A l'insu de mon plein gré
Tout commence fin juin quand Patinette s'aperçoit qu'elle ne courra pas le 100 km de l'Ultra-Marin à Vannes. Les ardeurs des organisateurs avaient été refroidies par les conditions météo. Je ne sais si refroidies est le bon terme car 40 degrés à l'ombre pour un départ à midi on peut dire que ça jette un... chaud. Je me demande ce qu'il serait resté des 39 kg de ma Patinette après une telle épreuve.
Tout cela ne me concernait pas car j'étais juste inscrit au marathon de la Côte d'Amour début novembre et je n'avais pas d'autres projets. A 70 berges, j'estime que la pression ça suffit, quoi ! Je veux bien aider mais à condition que ce soit des filles et que ça n'aille pas trop vite.
Mais voilà, frustrée, Patinette décide tout de même de s'inscrire à un 100 km. Tu comprends, c'était mon objectif de l'année, j'ai trouvé un cent bornes tout plat à trois heures d'Alençon... veux-tu m'aider à faire mon plan d'entraînement ?
Ben oui, je vais t'aider et puis pendant que j'y suis, je vais courir les entraînements avec toi et puis ce serait plus facile si je m’inscrivais aussi. Super bonne idée un 100 km cinq semaines avant un marathon. Je suis trop faible avec les filles et depuis que je suis grand-père de deux Merveilles, c'est pire !
Eh bien me voilà embringué là-dedans à l'insu de mon plein gré, un sourire, un bisou et je cède. Ouais mais pas de pression, la dernière fois que j'ai bouclé les cent de Millau, j'ai mis 15h20 et marché vingt bornes, donc ce truc plat en Picardie je vais me le faire soft.
Je me connecte et je vois Barrière Horaire : 15 h. Ventrebleu ils ne rigolent pas les Picards ! Je m'aperçois concomitamment que cette course de début de saison comptera comme championnat de France FFA de 100 km mais que les participants ne devront pas excéder 14 heures pour être classés.
Pas de pression, nonobstant ma licence compétition à l'A3 Alençon je m'inscris à la course open, 15 heures c'est déjà pas de la tarte à mon âge.
Cinq séances de course bitume et piste plus deux séances de marche par semaine : 750 km répartis sur neuf semaines d'entraînement ça le fait mais la route, la route puis la route ça gave et pas que de Pau ! La Patinette et le Lutin ont besoin de respirer et nous aménageons rapidement une sortie hebdomadaire en forêt d'Ecouves au coucher du soleil histoire de nous oxygéner les boyaux de la tête et je peux vous dire que commencer une sortie trail dans le rouge du couchant et la finir dans le noir complet puis regarder les étoiles avant de regagner ses pénates, ça nous lave bien les guenilles mentales.
Le plus agréable c'est finalement ces semaines qui nous tiennent la main et nous emmènent vers la compétition. Tu ne trouves pas que c'est passé vite, Patinette ? Oui, et c'était chouette, surtout nos sorties détente en forêt. Plus que quelques jours, je suis contente de lever le pied, tu crois que je vais réussir ? Pour sûr que tu vas réussir et ne t'étonnes pas si tu tapes dans les 13 heures, c'est tout plat et tu es en forme. T'es fou, à Millau, j'avais mis plus de 16 heures !
Quelques jours avant notre départ, je reçois un mail de l'organisation : le délégué FFA local a décidé unilatéralement d'inscrire tous les licenciés FFA sur le championnat qu'ils le veuillent ou non, moi qui voulais courir en open sans pression me voilà obligé à l'insu de mon plein gré de me taper la course en moins de 14 heures. Ça commence à faire et pas qu'à repasser !
Trois heures de route puis balade en Baie de Somme. Au moins, on ne va pas s'épuiser dans le côtes. Tout près, Amiens ; j'ai eu la bonne idée de louer un mobile-home à 800 m de départ. Mon épouse Josette qui nous accompagne ira visiter Amiens à pied durant notre course.
Prise des dossards, un championnat de France de 100 km c'est plutôt confidentiel, nous ne sommes que 110 à participer. Avec les 141 qui courent en open, on ne va pas se bousculer. Ben tiens, il est déjà 6h30 du matin et un type vraiment sympa nommé Adilio nous tire un portrait nocturne.
Nous nous sommes donné une limite de vitesse à 8,5 km/h grand max et deux obligations :
1 S'arrêter à chaque ravitaillement (tous les 5000 m en moyenne).
2 Ne jamais marcher sur le parcours lui-même.
Contrairement à Millau, les ravitos restent succincts et il n'y a pas de base de vie pour se reposer ou se changer. S'en suivra un rythme de course à l'image de mon électro-encéphalogramme durant l'épreuve :
Quatorze premiers kilomètres, un aller-retour vers Amiens le long de la Somme. Nous sympathisons avec un Belge et un couple que nous côtoierons pratiquement toute la course. Une heure trente-cinq et nous voilà de retour au départ. Le soleil se lève et chacun file en direction d'Abbeville en longeant le canal. La météo est très favorable et la nature resplendissante, tout autour les marais sur des milliers d'hectares et un nombre inquantifiable d'étangs. Des oiseaux de toutes sortes dont des canards et des oies qui se poussent à peine quand on passe. La brume couvre l'eau durant quelques heures, donnant un aspect fantastique à notre périple puis le soleil prend sa place et ne va nous quitter que peu avant l'arrivée. Météo splendide et paysage apaisant, on a même failli avoir chaud ce 3 octobre.
Durant une soixantaine de kilomètres, nous gardons un rythme autour de sept minutes au kilomètre comme lors de l'entraînement. Pendant ce temps, je trouve le temps de discuter avec notre ami belge en l'entretenant bien sûr sur la polyphonie franco-flamande, mouvement essentiel de la Renaissance dont il ignore l'existence. Quand je m'aperçois qu'il n'a jamais entendu parler de Gilles Binchois, je change de sujet et nous parlons des frites. A la graisse de cheval comme à Valenciennes ou à l'huile ? Oh tu sais, je suis de Liège, Valenciennes c'est très particulier...
De retour à Flixecourt, nous courons avec les marathoniens de la fin du peloton (ils sont partis à 14h), ils sont un peu hallucinés de nous voir toujours courir alors que nombre d'entre eux marchent par moments. Les derniers 20 km sont plus durs pour moi et Patinette s'envole ; elle finira dix minutes devant moi en 13h09, battant son chrono de Millau de trois heures pile ! Notre ami belge va faire un beau finish et arriver avant moi. Sur la fin, je croise Stéphanie et son mari aussi épuisés l'un que l'autre mais suffisamment près du but pour terminer dans les temps.
Je rencontre à nouveau Adilio toujours aussi sympa. Tu m'avais dit que tu n'étais pas sûr de finir dans les temps ! Ben, j'ai fait ce que j'ai pu et je n'ai pas marché, salut et merci !
Le soleil se faufile doucement vers l'horizon, les couleurs s'embrument et l'automne pointe son frais museau. Je chemine un moment avec un jeune couple de marathoniens contents de finir plutôt étonnés de courir avec un Papy de 70 ans. Je les laisse filer dans le dernier kilomètre, j'ai bien le temps vu que je vais terminer en 13h19'16" largement avant la barrière FFA.
Cerise sur le gâteau, je finis vice-champion de France de 100 km M7 deux heures après le premier qui s'est congelé les abattis en m'attendant. En fait, je n'y crois pas, moi avec une médaille d'argent, improbable ! Mais si après tout, j'avais toujours dit que je ferai des podiums quand la plupart des autres seront morts !
Deuxième cerise sur les gâteux, Françoise qui a mis les gaz depuis un bon moment a fini plus d'une demi-heure avant moi et décroché le titre de championne de France M6 ; Xavier comme moi finit avec la médaille d'argent mais 1h18 devant moi, saletés de jeunes !
Ma Patinette est ravie de sa performance et ma Josette de sa visite d'Amiens, de sa cathédrale et de ses canaux. En gros tout va bien mais qu'est-ce que j'ai mal aux pattes la nuit qui suit !
Nous passerons le dimanche non loin de là, en Normandie au Tréport où nous retrouverons avec modération le goût du dénivelé.
Les lecteurs de Pierre Lemaître ont remarqué que je lui ai emprunté sa technique d’insertion des dialogues dans le corps du texte, procédé élégant et fort fluide très présent dans son roman "Au revoir là-haut".





















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