samedi 18 septembre 2010

OFF d'Ecouves 2007

 75 km de bonheur
3h53, mon radio-réveil grommelle quelques sons indéterminés. C’est sensé être France Musique mais mon cerveau embrumé n’identifie pas vraiment le signal. Pourtant, hier la pasta n’a pas été trop arrosée chez le Mustang et je me suis couché à une heure raisonnable, ce qui fait que j’ai dormi plus de quatre heures. Royal !

Une cinquantaine de minutes plus tard, Loulou et La Mouette me prennent à domicile. Fort heureusement, personne ne m’a vu  attendre mes camarades devant chez moi. Imaginez la tête de mes voisins s’ils me voyaient dehors en short à 4h45 du matin, le Camelbak à la main un dimanche, de surcroît ! Et si, en plus, on apprenait que c’est pour aller galoper 75 bornes en forêt avec des ultrafondus ; je serais bon pour le cabanon !

5h00, nous retrouvons les gars au rocher du Vignage. Laissez-moi vous les présenter :
  • A tout seigneur, tout honneur : Mustang notre organisateur, ultrafondu notoire (UTMB, Translorraine, entre autres). Un mental de titane (parfois au détriment de son physique), une psychologie d’organisateur, une propension au don de soi. En plus, c’est une daube en cross.
  • Sylvain le GGO, le meilleur trailer de l’Orne, très connu dans le monde des ultrafondus. Il a couru les épreuves les plus dingues (TransAq, UTMB, Saintélyon, 24h, etc… sans parler de la No Finish Line lors de laquelle il a couru 675 km en une semaine). Sylvain, c’est le géant orange, une sorte de Benoît Poelevoorde de l’ultra-fond : la même énergie, la même déconnante, une grande chaleur humaine en plus.
  • Loulou, ultrafondu depuis peu. Il prépare son premier UTMB. Sa devise : Agir plutôt que subir. Cela l’a amené à combattre véhémentement  les injustices sociales durant sa carrière professionnelle. Il a ainsi travaillé l’endurance dans les manifs et les fractionnés avec les CRS à sa poursuite. C’est un de mes modèles en cross et en trail. Il se plante régulièrement dans les marathons, personne ne sait pourquoi.
  • Raymond, c’est le plus âgé d’entre nous. A 53 ans, il court le marathon en 2h59 et arrache les mottes de terre en cross tellement il va vite. Il s’est mis au trail sur le tard et a déjà remporté la première place V2 au trail d’Ecouves (61km). C’est un garçon modeste et discret au moral d’acier et un grimpeur hors pair ; il faut dire qu’il fait 1m78 pour 60 kilos !
  • La Mouette, le premier alençonnais à avoir bouclé l’UTMB qu’il courra pour la quatrième fois cette année avant de s’attaquer à la Diagonale des fous fin octobre. C’est un coureur peu physique qui fait tout au mental. Son approche de l’ultra est très étudiée et originale.
  •  Le Lutin d’Ecouves, c’est moi et je me demande bien ce que je fais là au milieu de ces ultrafondus. J’ai prévenu que je les suivrai jusqu’à mi-parcours et qu’ensuite j’aviserai …
Un copain nous a rejoints pour le départ, c’est Yannick qui vient de se qualifier ce week-end pour le championnat de France des 10km mais qui a décidé cependant de nous accompagner un moment.

 -Loulou-, Le Lutin d'Ecouves, Sylvain61, La Mouette, Raymond, Yannick,
 et bien sûr,Mustang : 

Voilà, il est cinq heures et je m’aperçois qu’il fait nuit et que je suis le seul à ne pas avoir de lampe. Mustang avait prévu cela et m’en donne une.
Zoum – zoum, on commence par le Rocher du Vignage, un mur glissant. Bien pour commencer ! Merci Mustang !

  Le Vignage à 5h07

Dans le noir, nous rejoignons le Chêne au Verdier puis la Croix-Madame. Le soleil se lève et la chaleur se fait déjà sentir. La moyenne augmente à chaque kilomètre  et je suis déjà distancé. La Mouette et parfois Loulou m’accompagnent pour me faire accélérer ou seulement pour me soutenir. A ce moment, chacun, y compris moi, pense que Le Lutin ne finira pas l’Off.

Nous descendons vers Livaie en évitant les étangs de Fontenai, ce qui n’empêchera pas mes camarades de rappeler ce célèbre naufrage du trail d’Ecouves où l’on vit  Le Lutin calciné  sauter dans l’eau sous l’œil effaré des canards.
A Livaie, nous sortons de la forêt pour parcourir quelques kilomètres dans une  campagne encore assoupie ; un orage nous surplombe, quelques nuages se raclent la gorge avant  de nous faire cadeau de quelques gouttes bienvenues en ce tiède petit matin. Le bocage, préservé par un début d’été humide rayonne de toute sa modeste grandeur. Nous mesurons la chance que nous avons de vivre ici, si proches de cette nature qui soigne tous nos bleus à l’âme.

A St Didier, Yannick retourne vers le départ en empruntant le GR22. Il a un méchoui ce midi et pensera bien à nous en tournant le mouton.
Les environs de Rouperroux

Nous reprenons les sentiers forestiers, enfin sentiers, c’est beaucoup dire car près de Chahains, Mustang nous a concocté un remake de Rambo II :  il nous a trouvé un chemin abandonné de tous, envahi d’immenses fougères et surtout de ronces aussi nombreuses qu’affectueuses. Chacun a peur  pour ses attributs et ronchonne après un Mustang hilare fort réjoui du bon tour qu’il nous a joué.
 Après vous, mes seigneurs ...

Rambo-Raymond et son équipe dans la jungle normande

Après 3h43 de course, nous arrivons à St Sauveur où nous attend Mireille (Mme Mustang) et Zabou pour un ravitaillement tout à fait bienvenu. Je goûte pour la première fois au gâteau de Sylvain. Excellent ! S’il fait tout comme les gâteaux, j’en connais une qui doit être heureuse !

A partir de ce point, Zabou (CCC 2006,Vulcain, Semi UTMB, RTT 2007 …) va nous accompagner en VTT. C’est une  petite parisienne au regard mature et au sourire enfantin. C’est ce genre de personnalité qui fait que le monde n’est jamais gris ou monotone.
Sylvain l’a entretenue sur le goût immodéré du Lutin pour les postérieurs féminins et, méfiante, elle a mis un grand short par-dessus son cycliste. La prudence est mère de la sûreté.
 
Zabou
De clairières en futaies, nous progressons le long de La Lande de Goult, traversant le bois des Montgommeries dont le sommet est planté d’immenses pins dont l’aspect surnaturel nous plonge dans les contes de notre enfance. On ne serait pas étonné de voir surgir un lutin de derrière un des ces fûts majestueux. Euh non, il y a déjà un Lutin mais il est bien réel et il progresse difficilement aidé de La Mouette, à distance des autres membres du groupe.
Nous descendons l’autre versant du bois pour passer devant le hameau des Montgommeries. Il s’agit d’un modeste groupe de deux fermes et pourtant, c’est un lieu particulier. Premièrement, c’est le lieu habité le plus élevé de l’Ouest de la France hors Pyrénées (eh oui, c’est plus haut que  le seuil du Poitou et les monts bretons), ensuite, c’est le lieu de naissance de la famille maternelle de ma Josette. C’est dans cette contrée isolée qu’il y a des siècles, les derniers ours de la Lande de Goult se reproduisirent avec des filles de solides bûcherons pour donner naissance aux ascendants de mon épouse. Je suis ému.

 Les ours de la Lande de Goult (XIIème siècle)

Descente vers la Chapelle St Michel de Goult dont le portail du 12ème siècle garde gravées dans la pierre les traces des aventures des plantigrades locaux puis remontée vers La Haute Bellière où Mme Mustang nous attend pour un  deuxième ravito plus que bienvenu après 42km.
 Eux, ils ont encore la force de déconner

Nous parcourons encore un peu de forêt pour arriver à la Pierre Tournoire, mégalithe néolithique attestant de la présence de nos ancêtres mille ans avant l’arrivée des Gaulois. Séance photo, je reste assis, histoire de reposer mes jambes fatiguées.
  Ouf ! Assis.

Il fait très chaud et l’on doit maintenant traverser une grande étendue découverte. Nous passons maintenant près des étangs de Blanchelande puis nous  progressons  en plein cagnard (du latin canicula, petite chienne) vers St Hilaire la Gérard où un troisième ravitaillement nous attend. Saint Mustang et sa Bienheureuse épouse soient loués d’avoir calculé avec autant de judicieuse précision l’emplacement des stations ravito. Il était temps, je commençais à fumer ! Je dois m’asseoir à l’ombre du hayon de la voiture pour déguster du pain d’épice maison et encore un bout du gâteau de Sylvain.
  Vous faites comment pour rester debout ?

Nous avons effectué 53 km et je sens mes limites s’imposer. C’est à ce moment que La Mouette me fait un topo sur la course au mental. Je commence à comprendre que quand on n’a plus les jambes, on a encore la tête. C’est ce qui me sépare des véritables ultrafondus. Loulou vient me chercher et m’encourage avec ses accents volontaires maintes fois éprouvés dans de nombreuses manifs. «  Allez Le Lutin ! On accélère ! » Je sens que je ne suis pas loin de la Lutte Finale et je me groupe dès maintenant. Je démarre et je tiens cinq bons kilomètres jusqu’au dernier point de restauration. Je me retrouve derrière le grand Raymond qui a toujours fait la course en tête. Les camarades sont quelque peu éberlués de voir Le Lutin ressusciter.
Mustang et Sylvain61 fins connaisseurs du monde agricole

Kilomètre 60 : le repas. C’est royal, nous avons, droit à des sièges et à 40mn de repos. Des nouilles, du flan, de la bière et … ma Josette ! Tout ce qu’il faut pour défroisser un Lutin passablement entamé. La Mouette nous fait un cours sur la diététique sportive, nous comprenons tout, ça ne fait pas un pli !
  La Mouette  et son cours de diététique

On évacue la bière !

Maintenant, il reste 15 kilomètres à parcourir en autonomie. Deux litres d’eau dans le Camelbak seront à peine suffisants par cette chaleur. Nous montons à gauche de la Croix Médavy, Zabou en bave sur son vélo, le terrain est très raide. Nous arrivons bientôt  au sommet de la crête et notre regard dévale vers la plaine que nous venons de traverser. Merveilleux ! L’été sylvestre nous raconte des odeurs, des couleurs, des éblouissements. La pluie normande trouve sa justification en ce moment caniculaire ; elle a enfanté d’une nature simple et grandiose où la couleur verte explose en des milliers de tons.
Raymond : "Alors, vous courez ?"  Nous :"Non, on digère !"

Dure, la fin ! De la boue, des côtes à n’en plus finir mais du plaisir, plus rien d’autre que du plaisir. Mustang commence à chauffer, il ne le montre pas mais je le connais mon canasson. Zabou en rebave et se permet même une escapade les pattes en l’air dans les fougères dont je la tire (j’ai pas dit où !) elle et son vélo.
Le grand Sylvain s’économise, il pense au Queyras qui l’attend jeudi avec toutes les sommités de Kikourou. Le grand Raymond mène la danse ; après 70 bornes, il grimpe toujours les murs en courant. Je me demande en quoi il est fait ce gars. Lui et Loulou, il vont te l’avaler l’UTMB !

Quant à moi, je commence à cuire quelque peu mais j’ai le soutien de la Mouette qui, sentant que je cours une nouvelle fois sur mes limites, va m’accompagner jusqu’à la fin.
  Une dernière pose

Radon, le lieu de nos rendez-vous hebdomadaires, nous ne sommes plus qu’à quelques milliers de mètres de l’arrivée. Histoire de bien finir, Mustang nous fait passer par un dernier mur.
  Là, regardez, Raymond ne court pas, c'est rare !

A partir des Chênes à la Taverne, c’est du plat et de la descente. Nous débouchons presque ahuris sur la route de Médavy à un kilomètre de l’arrivée. Je suis à ma place : à la queue mais je suis heureux. J’ai battu mon record de distance parcourue de 10km. Grâce à tous mes camarades, à Mireille et à ma Josette. Je suis très ému mais je ne le montre pas. Un Lutin doit rester légèrement acide.

La bière, nom de d’là ! Au bord de la Briante, nous nous reconstituons après ce périple homérique. Mustang, débarrassé de la tension occasionnée par sa responsabilité d’organisateur, nous fait une chute de pression artérielle et tombe dans les pommes. Au bout de quelques secondes, il ouvre les yeux et ne nous reconnaît pas sur le coup. Puis il aperçoit Sylvain, le Grand Géant Orange. Le choc le fait se souvenir et il redevient notre Mustang à la robe un peu pâle mais au jarret toujours vert.
 Toute l'équipe. Dans 30 secondes Mustang va tomber dans les pommes.

Deux bonnes heures de repos ne seront pas de trop pour récupérer avant le resto. D’abord, il faut enlever la boue puis inspecter les jambes rayées par les ronces. Cette fois-ci, c’est moi qui touchera le Jackpot : 11 tiques prélevées malgré du répulsif appliqué le matin. Les animaux m’aiment comme les ronces.

Et voilà, nous sommes attablés devant une bonne bière pression et un bon plat. L’appétit est variable dans le groupe. Mustang est sobre, sa tension n’est pas encore au top,  La Mouette et Sylvain, par contre s’enfilent une grosse choucroute. Je reste étonnamment calme et peu disert lors du repas, à peine une ou deux blagues salaces et une remarque sur le délicieux fessier rebondi de la serveuse.

A 10h30, nous rentrons à la maison. Je sombre rapidement dans un sommeil sans songes. Normal, le rêve, je viens de le vivre.
(Faim) 



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