vendredi 16 juin 2017

Le Lutin a mauvais genre




Ayant longtemps enseigné la grammaire et l'orthographe aux petits lutins, j'ai toujours été chatouilleux et méfiant en ce qui concerne toute réforme visant à modifier ce que l'on a mis des siècles à fixer. C'est pour cela que j'ai traité par le mépris la réforme de 1990 qui ne faisait que prêter à confusion : passe pour écrire évènement à la place d'événement mais que dire de féérie à la place de féerie, des fées, j'en connais mais pas des féés ! C'est vrai que nénuphar est une erreur des grammairiens du passé (nénufar est un mot persan donc pas de ph grec) mais dans ce cas-là, écrivons camellia (terme scientifique) puisque camélia est à la base une faute d'orthographe d'Alexandre Dumas fils. Et l'accent circonflexe, on le vire bien des u et des i mais seulement quand il n'y a pas de risque de confusion (du et dû par exemple). Pareil pour les verbes en eler et eter, on supprime la consonne double sauf quand ce sont des verbes courants. En gros on rajoute de nouvelles règles avec de nouvelles exceptions... Super la simplification !

Voilà pourquoi, au début, j'ai trouvé ridicule qu'on essaie de féminiser à marche forcée certains termes masculins. Pourquoi pas une maçonne qui monte un mur de briques mais qu'elle se soit portée acquéreuse de ciment m'arrachait un peu les tympans. Et pourquoi docteure (université et médecine) alors qu'on avait déjà doctoresse (médecine seulement) ? 

Cela dit, je me suis documenté et suis tombé, entre autres, sur les travaux d'Aurore Evain qui a enquêté sur le devenir du mot "autrice" que je pensais être un simple néologisme égalitaire. C'est ainsi que j'ai découvert qu'en latin existaient bien les termes d'auctor et auctrix et que de ce dernier se forgea le mot autrice qui fut employé durant tout le Moyen-Age ainsi qu'à la Renaissance.

Si au Moyen-Age l'acception d'autrice était légèrement différente, dès la Renaissance on parla d'autrices en tant qu'écrivaines.

Et puis... et puis arriva le XVIIème siècle et la création de l'Académie Française (1634) gérée uniquement par des hommes. Il y eut un long débat épistolaire entre des écrivaines comme Marie de Gournay (1565-1645) et des écrivains comme Guez de Balzac (1597-1654) surnommé "le Restaurateur de la Langue Française" et, devinez qui gagna à la fin ? 

C'est ainsi que, en 1694, quand le premier dictionnaire de l'Académie Française parut, un certain nombre de termes féminins s'évanouirent dont le terme autrice qui recouvrait une profession trop noble pour posséder un féminin, semble-t-il.

On voulut bien concéder l'usage du mot actrice pour comédienne car celle-ci interprétait les textes d'auteurs supposés masculins alors que des autrices dramaturges ont bien existé à la Cour de Versailles comme Catherine Bernard (1662-1712) tout comme des compositrices comme Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) ont bien œuvré lors du Grand Siècle. 

Le XIXème siècle n'étant pas vraiment un siècle féministe, les mauvaises habitudes se sont pérennisées Et c'est ainsi qu'in fine, plusieurs générations abreuvées au Lagarde et Michard depuis 1948 n'ont eu que des auteurs de romans, de poésie et de théâtre à se mettre sous les mirettes. Exit nombre d'autrices oubliées ou dont le nom est juste évoqué comme la remarquable poétesse Louise Labé (1524-1566) :

Baise m'encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.

 
Lagarde : - Je ne sais pas ce que vous en pensez cher collègue mais ce genre de poésie ne me semble pas convenir aux jeunes esprits...
Michard : - Tout à fait d'accord cher ami, il ne manquerait plus que les jeunes filles lussent ce genre de vers et, s'échauffant la bile, en vinssent à jeter leurs soutiens-gorges au visage de leurs professeurs.

© Editions Bordas

Dès les années 70, curieux de nature, je m'étais bien posé la question : pourquoi n'y a-t-il pas plus de femmes dans les Arts ? J'ai entendu maintes fois cet argument : "Elles ont la maternité, cela leur suffit, elle n'ont pas besoin de créer." La réponse est maintenant plus évidente : les femmes qui, malgré les restrictions de leur temps, ont réussi à créer ont été largement effacées de la mémoire collective et le nettoyage a même eu lieu au niveau du dictionnaire.

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Les travaux d'Aurore Evain m'ont permis de me rappeler quelques quasi-disparitions de termes féminins que j'avais effectivement remarquées. En guise de conclusion, j'en citerai deux :  

Matrimoine (orthographié matrimoyne) cité entre autres dans un livre sur les coutumes anglo-normandes du XIème au XIVème siècle. (David Houard 1776) ou dans un contrat de mariage en Anjou (1619)
Concernant matrimoine, je ne résisterai pas à livrer cette citation de l'Echo de la Mode du 21 janvier 1968 (p69) qui pensait le terme récent :
Matrimoine, subst. masc.[Sur le modèle de patrimoine] Le «matrimoine»? un mot fabriqué qui restera dans les dictionnaires sous cette définition simple: tout ce qui dans le mariage relève normalement de la femme.

Trobairitz : Ces femmes nobles poétesses des XIIème et XIIIème siècles ont existé parallèlement aux Troubadours mais le terme Trobairitz est tombé en désuétude alors que celui de Troubadour a traversé le temps sans encombre.
Pour les Trobairitz, voir cet article du Lutin.
Pour les Troubadours, voir cet autre article.





jeudi 8 juin 2017

Trail d'Ecouves 2017 - 61 km


Les Temps changent. le Monde est moins magique et le peuple d'Ecouves s'en ressent. Ce n'est ni bien ni mal, ce sont les Cycles...

La mère des Lutins est tombée malade et j'ai passé beaucoup de temps à son chevet ; la fin est encore loin car notre espèce est parfois plus solide que les chênes eux-mêmes mais une page est tournée, nous ne sommes plus les maîtres sous les frondaisons. La fragilité de celle qui avait donné naissance à des centaines de petits protecteurs des arbres me renvoie à ma propre vulnérabilité.

les Humains prennent de plus en plus le relais. Eux aussi aiment la forêt. Pour preuve, ils ont tracé moult et moult nouveaux sentiers avec leurs machines là où nous nous contentions de suivre les traces des sangliers ou des cervidés. Depuis quelques trédécilunes, certains de nos chemins s'étaient fermés d'eux-mêmes comme à regret, comme déçus de nous voir moins souvent ; il fallait bien faire quelque chose... Nous aimons leurs sentiers inventifs et malins, nous avons même redécouvert des facettes oubliées d'Ecouves mais la magie s'évanouit cependant. Ce n'est pas de la faute des Grands industrieux, non, c'est nous qui devenons évanescents, le Petit Peuple est de moins en moins nombreux. Cela est malheureusement dû au Monde qui se désenchante. Moins les Grands croiront au merveilleux, moins nous serons nombreux. Ce n'est ni bien ni mal. 



Le Grand Dérangement

Il était temps de partir mais soixante et une lieues de voyage ne s'improvisent pas, il fallait reconnaître certains passages pour éviter les chausse-trapes et autres embûches ; il était de ma responsabilité d'effectuer une reconnaissance rapide des divers points de départ des quelques tribus disséminées autour de notre secteur d'Ecouves. Pour ce faire, je me suis adjoint un étrange personnage, un Géant des Carrières répondant au nom de Brain. Je m'étais dit qu'avec un aussi imposant personnage, je ne serai pas importuné par les Trolls et autres Ogres et qu'en plus, Brain n'étant pas vraiment un coureur des bois, vu son imposante carcasse, je ne me fatiguerais pas trop à le suivre.


Erreur, le Géant des Carrières est pourvu de grandes pattes de granite et il file à des allures pas raisonnables, nos quatorze lieues de reconnaissance se sont transformées en une vraie épreuve physique. Heureusement que Brain s'arrêtait dès qu'il voyait une falaise pour y prélever quelques blocs de grès armoricain, nourriture fine et délicieuse qu'il dévorait avec de grandes et bruyantes délices tout en discourant sur la musique des Hommes alors que je le contredisais en soutenant la primauté de la belle et complexe musique elfique. 

"Ils sont partis pour les Havres depuis des milliers de trédécilunes, mon pauvre Lutin, leur musique n'est qu'évanescence complexe sans émotion..."

Je n'étais pas d'accord, j'avais connu la musique des Elfes dans ma jeunesse car quelques-uns s'étaient réfugiés en Ecouves par peur de la Mer et des voyages oubliés. Mal leur en avait pris, la tristesse les avait saisis et ils avaient fondu en larmes les uns après les autres, chantant le passé dans d’invraisemblables volutes polyphoniques. J'avais assisté à la disparition de la dernière Elfe d'Ecouves et je n'oublierai jamais la beauté du chant de ses larmes absorbées comme à regret par la mousse,  doux et vert linceul témoin de la fin des Premiers Nés.


J'avais passé la soirée avec deux Nains aux sobriquets cocasses : Turlure et Robinet. Ces deux inséparables faisaient maintenant partie de la caste des Nains Brasseurs, confrérie éminemment sympathique. Quand ils étaient jeunes, ces deux amis avaient la charge d'entretenir Ecouves, Turlure s'occupait des couleurs des arbres et Robinet veillait à ce qu'aucun ruisseau ne soit endommagé ou détourné par les Grands ou pire, par ses ennemis les Castors Démons devenus heureusement extrêmement rares suite à leur conflit avec les Changeurs de Peau, des Béornides vivant sur la Lande de Gül qui, voyant leurs marais des Riaux s'amenuiser, avaient lancé une croisade contre les Castors. Ce fut violent, les Changeurs ne font jamais dans le détail... mais ceci est une autre histoire.

En tout cas, depuis qu'ils étaient à la retraite de l'entretien sylvestre, les deux compères toujours actifs s'étaient mis à brasser une bière de lune à robe ambrée qui avait mis à genou plus d'un Troll. Autant dire que j'ai bien dormi cette veille de Grand Dérangement.


Tout le monde était prêt au lever du soleil, les Peuples d'Ecouves des plus lumineux aux plus sombres et inquiétants. Les Humains nous avaient facilité la tâche en nous aménageant trois aires de restauration sur le parcours. Les Géants qu'ils soient de pierre comme Brain ou de bois comme les derniers Ents partirent en premier, portés par leurs interminables jambes. Ils étaient suivis par une foule disparate composée de Lutins, de Trolls, de Changeurs, de Fées, d'un couple de Danseurs-Visages et même  de trois ou quatre Ogres quand même tenus à bonne distance par des Onfs lanceurs de fouines. Chacun sait que les Ogres détestent l'odeur des fouines.

La plupart des Nains étaient partis dans la nuit en empruntant leurs machines qui fument et pétaradent. Turlure, qui sait tout faire, avait cependant pris le temps de me confectionner deux bâtons à la magique légèreté pour m'aider dans mon périple. Grand bien m'en fasse, le chemin allait devoir se mériter.


J'avais eu autrefois la responsabilité de l'éducation des jeunes nains, ce qui m'obligeait à l'époque de mener les transhumances. Le Conseil m'ayant déchargé de ce fardeau depuis déjà trois trédécilunes, je pouvais enfin partir tranquillement. Tranquillement et dernier... 

Dès le début du périple, je m'aperçus que j'avais pour de bon perdu l'Optimum de vue. Pour preuve l'importante déclivité des pentes maintes fois abordées pendant des cycles et qui maintenant devenaient presque verticales. J'en étais à présent bien loin de ce point mouvant qui fuyait ceux qui faiblissaient ou vieillissaient, transformant leur course en escalade. Jamais la transhumance n'avait été si dure. Regardant autour de moi, je m'aperçus que je n'étais pas le seul à souffrir. Tous les Sylvains, quelle que soit leur origine ethnique, ahanaient en grimpant difficilement les fières falaises de Radon puis celles du Vignage. Il ne fallait cependant pas oublier l'Optimum faute de pouvoir encore l'apercevoir.

C'est justement lors de la montée du Vignage qu'un premier drame se noua : les deux derniers Danseurs-Visages d'Ecouves, trop occupés à constamment communiquer en modifiant sans cesse la couleur et la forme de leur face, perdirent tout sens de l'orientation et oublièrent l'Optimum pour se perdre dans les limbes du monde des cendres, un monde sans couleur et sans douleur, un monde où le Temps ne compte plus. On n'entendit pas le moindre appel, juste le souffle brumeux de leur disparition...


Bien concentré sur ma direction, arc-bouté sur mes bâtons, je descendais maintenant vers les étangs de Fontenai. Un autre Lutin nommé Balèze devisait depuis un moment avec moi. Balèze est un des rares Lutins plus âgés que moi, son aspect râblé pouvant laisser supposer qu'il a des ancêtres Nains bien qu'il ne porte pas de barbe. Je lui remémorai la belle histoire des deux jeunes Ents mâles qui, se mirant mutuellement dans une mare, tombèrent amoureux l'un de l'autre, ce qui ne plut pas du tout à leurs familles respectives toutes composées d'Ents mâles, les Ents-femmes ayant quitté les forêts avant même l'arrivée des hommes comme chacun le sait. Ces deux jeunes Ents, derniers nés (il y a fort longtemps pour nous) de prestigieuses lignées, constatant la réprobation unanime de leurs pères et oncles, décidèrent de s'enraciner près de la mare qui avait vu naître leur amour. Ils perdirent ainsi leur identité de Sylvains et devinrent des arbres enlacés dans une tendre et définitive étreinte, rendant ainsi leur amour éternel. Ayant découvert ce qu'ils avaient fait, les autres Ents, saisis par la portée dramatique de leur intolérance, se réunirent tristement autour des deux amants et se mirent à pleurer toute la sève de leur corps, sève qui, aidée par la tristesse des nuages qui avaient tout vu, se mit à emplir les parties basses du terrain, donnant naissance à un étang qui se déversa plus bas, créant un autre étang qui créa lui-même un troisième étang. Comme quoi l'Amour reste l'Amour et quels que soient ceux qui s'aiment, il crée de bien belles choses.


"Je t'ai connu moins romantique et plus acide, me dit Balèze.
- Je vieillis mon ami, je vieillis moi aussi... et plus vite que toi."

Laissant Balèze cheminer à son train de sénateur, je poussai plus loin et plus avant. Durant un bon moment, alors que nous montions vers la Croix Madame, j'aperçus une lumière vive qui gravissait crânement la forte colline. C'était la Fée aux Yeux Verts, une amie qui m'accompagnait souventes fois mais qui ce jour avait préféré voyager avec un Troll. Contrairement à ce que l'on croit trop fréquemment, les Trolls ne sont pas si différents des Lutins mais ils ont cependant les oreilles rondes et décollées. En tout cas, il était hilare le Troll et plutôt fasciné par la Fée dont la lumière lui faisait les mirettes rondes et fixes.

Je connais bien les Fées, leur lumière ferait perdre les sens à un Ogre, même les Géants des Carrières y sont sensibles. Il faut dire que la coruscation de ces êtres magiques se confond parfois avec celle du soleil levant. Ce sont des Circé dont la contemplation a parfois transformé des imprudents en sangliers sans qu'un Odysseus ne vienne les délivrer. Voilà pourquoi les suidés sont si nombreux en Ecouves. Les Fées sont toutefois des êtres positifs d'une puissance insoupçonnée mais nonobstant d'une fragilité de cristal. Elles ne sont plus très nombreuses et disparaissent parfois dans la contemplation de leur propre lumière à l'instar de la Fée aux Yeux Bleus qui s'est il y a peu évanouie de la forêt pour se dissoudre dans les flux lointains d'un autre monde.


La Fée aux Yeux Verts, elle, courait depuis un moment devant moi avec son solide Troll qui agitait ses oreilles en signe de contentement. Le terrain s'élevant de plus en plus, je les rattrapai petit à petit grâce à l'assistance de mes bâtons magiques. Nous approchions du Verdier et de sa Buse où les Humains avaient obligeamment installé une auberge de restauration pour le Peuple des Sylvains. 

La Buse du Verdier n'est pas une buse comme les autres, plus imposante que ses sœurs, elle ne paraît vivante qu'aux peuples anciens, les Hommes n'y voient qu'un oiseau de bois perché sur un moignon de séquoia. Elle s'est posée là il y a fort longtemps lors de temps aussi anciens que troublés ; elle servit à la fois de fanal pour ceux qui se perdaient dans les brumes et de vigie avertissant du danger lors des Guerres Ténébreuses qui virent l'exil de la plupart des Elfes. Son cri ne retentit plus à présent mais elle reste là, toujours attentive à l'Obscur. Puisse-t-elle servir les Humains le jour où, nous, les peuples de la forêt serons définitivement partis.

Durant quinze lieues j'ai couru derrière la Fée et son Troll, les passant même à un moment alors qu'elle perdait un peu d'éclat dans une épuisante escalade.

Deuxième auberge à trente-sept lieues du départ, je décidai de prendre mon temps pour me restaurer. Arrivés juste derrière moi, la Fée et son Troll prirent à peine le temps de boire un jus de salsepareille et s'enfoncèrent vitement dans les bois touffus de la Verrerie. Je ne les revis plus mais je sus qu'ils arrivèrent à destination sans encombre. Qui oserait gêner le passage d'une Fée et d'un Troll ?

Longue longue est la route qui traverse les Ponts Besnard, seul seul est le Lutin qui chemine maintenant constamment à l'aide de ses bâtons. Je pénétrai avec appréhension dans les Bois Sombres entre Besnard et Bouillon, sorte de no man's land où les sanglots des anciens elfes ont durablement imbibé les sols ; les arbres y poussent avec douleur et les voyageurs y sont assaillis par la tristesse. Je ne pouvais m'empêcher de penser à la mère des Lutins et au destin de ma race. A quoi bon avancer ainsi, pourquoi ne pas rester là comme le font de plus en plus d'Ents s’enracinant, perdant ainsi l'usage du Verbe mais y gagnant la sérénité. Voilà le pouvoir des Bois Sombres. Malheur au voyageur qui cède à leur charme vénéneux.



J'ai dû secouer mes vieux abattis pour évacuer la bruine de tristesse qui collait à moi, le but approchait et d’ailleurs j'aperçus une troisième et dernière auberge tenue par de serviables et souriants Humains. Un pauvre Nain désœuvré était assis là et ne semblait plus vouloir avancer. Il avait fait l’erreur de ne pas suivre ses commensaux qui cheminaient dans leurs machines qui puent. C'était un jeune Nain, je le voyais à sa courte barbe et il avait cru que ses courtes jambes le mèneraient à terme sans encombre. J'étais trop vieux et encore trop couvert de perles de larmes pour le prendre en charge. Heureusement pour lui, Têtu, un jeune Lutin dont la ténacité le disputait à son grand cœur,  le prit en charge et d’encouragements fermes en sollicitations véhémentes, il mena le Nain à son but.


Quant à moi, je n'avais plus qu'à me laisser couler le long des pentes telle la Briante et ses affluents qui irriguent notre bonne forêt. J'approchai du terme de mon voyage avec une appréhension légitime : combien seront présents au terme ? Après les Danseurs-Visages, quelle race de Sylvain disparaîtra lors du prochain dérangement ?

Le terrain d'accueil ne bruissait déjà plus beaucoup lors de mon arrivée. J'appris que, comme je l'avais pressenti, les derniers Ents s'étaient enracinés dans les Bois Sombres pour oublier la douleur de la disparition des Femmes-Ents. J'avais certainement dû passer à côté d'eux sans les voir. C'était triste mais c'était leur choix.

Cependant, il restait des Géants de pierre comme mon bon Brain qui m'accueillit à l'arrivée en riant et postillonnant quelques miettes de grès qu'il mâchonnait en m'attendant. Et puis il y avait Turlure et Robinet qui m'invitèrent à partager leur bonne bière de Nains.

C'était fini, le Grand Dérangement était achevé. Combien seront ceux du Peuple Magique lors de la prochaine transhumance en Ecouves ? Nous disparaissons doucement tels des lambeaux de brume qui s'évanouissent à l'aurore.


Nous finirons un jour par laisser notre forêt aux Grands, Humains ou Onfs qui en prendront soin, c'est sûr. Nous ne serons plus qu'une légende... Ce n'est ni bien ni mal, c'est le Temps qui passe.




La plupart des clichés sont extraits de mon blog photo dans lequel j'essaie de transmettre ce qu'il me reste de magie. N'hésitez pas à le visiter et à le partager.


mercredi 17 mai 2017

No Finish Line © Paris 2017 (24h00)

Ode aux hamsters

Qui sont tous ces hamsters tournant comme des derviches ?
Sont-ils vraiment pervers ou sont-ce des fortiches ?
Plutôt que d'arpenter le doux Mont de Vénus,
Le Champ de Mars ils foulent, à se ruiner l'anus.

Ils partent au matin le cœur en bandoulière,
Ignorant le Destin, ils en sont vraiment fiers,
Ils galopent, ils hennissent, il faut vraiment les voir,
De Mercure filles et fils pleins d'esprit, pleins d'espoir.

Pour les petits enfants, ils s'enfoncent dans la nuit,
S'arrêtant simplement pour lâcher du pipi
Ou prosaïquement faire une commission
La fatigue arrivant, ils ont l'air moins champions.

Ils cheminent aux aurores pâles, hâves et bien fourbus,
Mal aux pieds, mal au corps, la tête dans le cul
Puis, dans un grand sursaut, à demi vomissant,
Ils finissent, et c'est beau, toujours en souriant.

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Je suis maso, je suis maso, je suis débile ; l'année dernière, j'avais fait mon Findus 71 à la No Finish Line 2016, frisant l'abandon par hypothermie et je réitère, je récidive, je remets le couvert. N'ayant effectué que 107 km mi-courant, mi-rampant, je me suis cependant dit qu'il était préférable de changer mon fusil d'épaule et de parcourir ce 24H en marche nordique, décision qui enthousiasma ma Josette qui m'initia, entre autres, au planter de bâton.

Mon épouse, ayant bouclé son marathon pour son entrée en V2 à Paris en 2007, s'est dit que pour sa première année en V3, ce serait une bonne idée de parcourir en marche nordique une distance un peu supérieure pour marquer le coup, allez, soyons fous... 50 km ! Et d'emmener dans l'aventure mon toujours aussi solide Mustang et la copine Nordic Annick, fine technicienne du bâton et camarade au cœur d'or. Comme Kikouroù, c'est pas fait pour les teckels, nous descendons chez mon François avec qui j'avais fait le zombie l'année précédente.

Mustang, François, Annick, Josette, un vieux lutin
Photo Muriel

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Champ de Mars, il est bientôt dix heures... nous sommes rejoints par Katia qui est totalement novice dans ce genre d'épreuve et mon petit Namtar que j'avais si gentiment piétiné en 2015. Nous nous concentrons sur les 24h à venir dans une saine ambiance d'entraide et de camaraderie, loin du délétère esprit de compétition qui règne trop souvent dans les stades :

 Mustang, Lutin, Namtar, Katia
Photo François

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Marche et rêve 
1ère partie

Annick, redoutable marcheuse, ne se ressent pas de ses 700 bornes de rando en un mois terminées il y a à peine deux semaines, elle part à sept à l'heure avec son caractéristique ample mouvement de bâton. Je reste avec Josette qui pense au début que je me retiens alors qu'en fait, je fais des efforts pour la suivre. Je ne suis pas moniteur de marche nordique, moi ! Juste un vieil arpenteur de bitume venu au long sur le tard, un routard perdu chez les extra-terrestres.


Nous étions convenus de nous ravitailler tous les quatre tours à savoir 5,2 km, ce qui sera toujours respecté. Comme à l'accoutumée, l'ambiance est d'abord souriante et conviviale. Certains courent en permanence comme Stéphanos qui vole déjà vers la victoire, d'autres alternent sagement marche et course. Plus rares sont les marcheurs intégraux comme Mico34 et nous. Quelques-uns se sont essayés aux bâtons avec plus ou moins de technique.

Au bout de 22 km, gros arrêt. Il fait chaud, il faut se changer et avaler un casse-croûte.


Prudents, nous avons emporté dans nos bagages de quoi faire deux vrais repas. Comme disait mon grand-père Raymond, on a eu le nez creux car le ravito, pléthorique l'année précédente, ressemblait maintenant à celui d'un trail de 50 km et non à ce qu'on pourrait attendre d'une épreuve de longue haleine. Et je ne parle pas de l'absence de bière à l'arrivée, sacrilège !

Trois quarts d'heure d'arrêt et c'est la chenille qui redémarre.

Avec Mickey 49

Nous sommes sur des moyennes de 5,3 à 5,7 km/h de moyenne arrêts courts compris, ce qui fait un rythme de 6 à 6,5 km/h en général. Josette affiche une endurance supérieure à la mienne, pour preuve son absence de passages à vide durant toute l'épreuve contrairement à son lutin de mari qui alterne coups de mou et coups de mieux. Mon épouse qui pensait au début que je l'attendais doit se rendre à l'évidence, si j'ai parfois quelques mètres de retard, ce n'est pas par galanterie. Et la chose ne s'arrange pas quand Josette est rejointe par Annick qui l'entraîne dans son rythme effréné.


 INTERLUDE :
La vie des hamsters kikous


Le hamster est à la fois solitaire et solidaire. Le hamster sait que la souffrance finit toujours par s'installer et il sait qu'on doit l'affronter seul tout en n'oubliant pas de saluer les autres et répondre aux sollicitations. Hamster d'un jour et membre de Kikouroù depuis dix ans, je communique régulièrement avec une partie des 69 Kikous présents sur le Champ de Mars. Les Kikous, c'est Stéphanos qui n'oublie jamais de m'encourager du haut de ses 191 km parcourus, c'est Marathon-Yann qui me dit qu'il s'est inscrit après avoir lu mon récit 2016 ainsi que celui de Mustang, c'est Bérénice et d'autres qui me parlent de mes textes, c'est Vik le presque tout nu qui me demande des poèmes (exaucé, Vik), c'est le Rag qui me survole amicalement, c'est dg2 qui porte longuement la flamme Kikouroù et qui vient discuter un moment avec moi... pardon de ne pas tous vous citer mais je ne suis pas Prévert.

Le hamster se contente d'un confort relatif, il trouve que les toilettes sèches sont vraiment top. Les garçons aiment même pisser dans une gouttière. Josette, issue d'une tribu franque de la forêt d'Ecouves, semble à l'aise dans ce milieu, la rusticité des commodités lui rappelle la ferme de ses grands-parents.


Le hamster se contente d'un simple lit de camp pour récupérer sous la tente des Kikous... Oups ! pas de lits cette année dans l'aire des furieux en rouge, la France est semble-t-il en marche et il n'est plus question de s'allonger. Ni d'allonger les biftons d'ailleurs car le ravito tourne au spartiate. Même le Pepsi est allégé en sucres, ce dont les hamsters en mal de glucides s'aperçoivent à leur grand dam. C'est pô grave, le hamster est brave et il est là pour transformer sa souffrance en euros pour le bien des petits n'enfants. Un euro du km, ça a d'la gueule quoiqu'on en dise. 


Marche et rêve 
2ème partie


Il est 20h30, nous sommes sur la brèche depuis plus de dix heures, Josette n'en revient pas, elle a atteint ses 50 km et se sent capable d'aller d'atteindre les 60km mais avant, gros repas avec Annick. J'apprends l'abandon inopiné de mon Namtar auquel je ne porte décidément pas chance. Il me poutrera plus tard...

La nuit s'installe et progressivement une nouvelle épreuve se met en place, c'est la plongée dans le dur. Contrairement à Annick qui défaille à un moment mais revient vite danser sur le volcan, Josette n'a aucun coup de mou mais ce n'est pas cela qui la tracasse...


Ouille ouille ouille ! Dans la tente kikoue, Josette réalise l'étendue des dégâts : chaque pied s'est couvert d'une demi-douzaine d'ampoules, c'est pas des arpions, c'est les Champs-Élysées la nuit ! Quant à moi qui n'ai jamais d'ampoules, j'en découvre trois belles en changeant de chaussettes. Protch ! l'une d'elles vient de céder, libérant un liquide légèrement coloré. Je scotche ce que je peux et remets mes pompes. Mon épouse fait ce qu'elle peut comme soins. "La prochaine fois que je change de chaussettes, la peau des pieds va partir avec !" Elle décide finalement qu'elle n'enlèvera plus ses croquenots. Ses grolles, c'est plus des godasses, c'est des boîtes à œufs ! Et ça brûle, et ça crame, et ça fume ! Tant pis, nonobstant ses ancêtres Francs, ma femme descend de véritables Vikings de Falaise du côté de son père, ce ne sont pas ses pieds qui vont l'empêcher de marcher, mais boudiou que ça fait mal !


A la suite de chaque arrêt, le redémarrage est lent et pénible mais après quelques centaines de mètres, le rythme est trouvé et, grâce à nos bâtons, nous ne descendons pas sous les cinq à l'heure. 

La nuit s'est installée et les foulées se font plus mécaniques, notre rythme qui a l'heur d'être assez régulier grâce aux bâtons se rapproche de celui des autres même si les fusées comme Stéphanos ou Vik nous passent régulièrement. 

Aux environs de 1h00 du matin:
Josette et Annick pour les 110 000 euros récoltés
Photo No Finish Line Paris

Du côté des proches, tout semble aller pour le mieux, le Mustang trottine doucement vers ses 121 km tandis que François semble bien parti pour les 150 km qu'il atteindra effectivement. Quant à Katia, elle ne s'aperçoit pas tout de suite qu'elle réalise un exploit : alors qu'elle désirait parcourir 120km au mieux, elle en court 151, ce qui la placera à la 4ème place féminine à seulement deux tours de Patricia.B mais aussi à la première place de notre groupe ornais.

La nuit des morts-vivants (G.Romero)

La deuxième partie de la nuit est la plus dure, l'envie de dormir étreint le hamster fatigué, son regard est glauque, sa conversation rare, ses intestins en bataille et sa tête embrumée. Il rêve éveillé et voit partout des Chinois faisant des selfies devant la Dame de Fer, des fêtards danser autour d'un bus, des Africains vendeurs de Tour Eiffel miniatures et un type venu d'on ne sait où attendre on ne sait qui sur le même banc vêtu d'un costard et pourvu d'une simple valise. Le Hamster sait alors qu'il hallucine car comment imaginer qu'un homme qu'il vienne de Syrie ou d'Irak puisse passer le jour et la nuit sur le même banc face aux fêtards, aux limousines et aux Ferrari ; comment imaginer une telle détresse face à la Tour Eiffel ?

La nuit s'enfonce dans la nuit et les Chinois disparaissent, les fêtards s'évanouissent, les Ferrari tournent, elles (arf !). Seul le type en costard reste assis sur son banc. J'ai des sacrés coups de moins bien et je dois me faire violence pour rester à la hauteur de mon épouse qui passe les 70 puis atteint les 80km. "Allez Josette, on se le fait ce double marathon : 84,4km et on s'arrête."

François, Mustang, Josette, Annick

Le double marathon est atteint dans la matinée. Gros arrêt thé citron. Que faire ? On est un peu tapé... Et si nous nous reposions dans la tente réservée aux coureurs du 24H ? Hou, cinq lits pour une centaine de concurrents, le luxe ! Nous nous couchons tête-bêche sur le seul lit disponible. Au bout de trois quarts d'heure, nous sommes pris par le froid. Les machines tournent à vide, le carbu manque grave... Que faire ? Nous mettons une couche supplémentaire de vêtements et nous repartons crânement histoire de nous réchauffer. 

Rejoints par Annick, nous prenons notre temps, ma femme est vraiment contente de ce qu'elle a fait et moi je suis très fier d'elle. Annick boucle ses 90 km en notre compagnie, elle a deux tours d'avance sur nous. A un quart d'heure de la fin, je m'aperçois que notre couple frise les 90 km et j'en avertis les filles. C'est le grand démarrage ! Nous montons à plus de six à l'heure en poussant sur les bâtons et en oubliant le gonflement des pieds et les ampoules. Acharnés de la marche, nous dépassons Stéphanos qui va vers la victoire d'un pas de sénateur entouré d'un groupe de copains. Nous passons la ligne : 89,976km, on a encore du temps ! Nous fonçons jusqu'au signal de fin du 24h00.

360m plus tard, il est 10H00. Nous avons dépassé les 90km et nous nous assoyons non sans avoir déposé notre marque prise au dernier passage. En attendant le juge officiel, nous regardons d'un air béat les nombreux coureurs qui participent à la version open de la No Finish Line. Certains applaudissent en passant, ça fait chaud au cœur.


J'ai fait la No Finish Line avec mon épouse. No finish Line, c'est un peu notre vie à nous, rien qu'à nous.






Texte rédigé en écoutant les 117 premières sonates de Scarlatti interprétées par Scott Ross.




mercredi 3 mai 2017

La lavandière

Jeanne était une belle et grande femme. A une époque où les hommes comme les femmes de sa condition dépassaient rarement le mètre soixante, elle faisait figure d'exception avec sa sveltesse animale pourtant peu mise en valeur par sa blouse qu'elle quittait rarement. Elle aurait pu générer l'envie de la part des autres lavandières qui fréquentaient les lavoirs de la rivière Sarthe mais le caractère ouvert et enjoué de Jeanne désamorçait les jalousies et étouffait les rancœurs. Elle était gaie.

Le travail était dur, les mains gercées et les dos accablés mais les lavoirs résonnaient chaque jour des rires et des chants des lavandières, ce qui avait l'heur de réjouir les pêcheurs qui les surplombaient un œil surveillant le bouchon de leur ligne et l'autre glissant discrètement sur ce qu'ils devinaient de l'anatomie de ces jeunes femmes en plein effort.

La vie n'était pas facile. Pour personne et surtout pas pour Jeanne qui avait eu à subir un mari tyrannique, alcoolique et d'une jalousie maladive. Une femme battue n'est pas forcément une femme abattue et Jeanne avait réussi à se séparer de cet homme brutal. Se séparer mais pas divorcer. Les trois enfants étaient scolarisés chez les curés grâce aux bons soins des dames du centre-ville qui payaient les frais et donnaient même quelques tenues pour habiller les enfants qui, de toute façon, étaient tirés à quatre épingles. La fierté des pauvres est parfois plus haute que les murs élevés par la société. Mais cette fierté n'allait pas jusqu'à remettre en cause les us et coutumes de ce petit monde habitant à proximité des flèches gothiques de Notre-Dame qui avait accueilli le baptême de Sainte Thérèse canonisée dix ans plus tôt. On ne divorçait pas. Qu'à cela ne tienne, Jeanne était libre.

Libre mais prise par son travail du matin au soir. Heureusement que les enfants étaient autonomes, même la petite Paulette ne se plaignait jamais des retours tardifs de sa mère trop occupée par le linge d'une grande famille alençonnaise. Il n'était pas rare de voir huit à dix enfants par famille bien peignés et bien vêtus aller à la messe le dimanche matin, la bonne société alençonnaise avait de nombreux rejetons qu'il fallait nourrir et vêtir et il en fallait des cuisinières et des lavandières pour ce faire. Combien de fois changeait-on les enfants juste avant le départ de Jeanne pour lui demander d'effectuer une dernière lessive qu'elle faisait sans broncher en pensant cependant à ses enfants revenus depuis longtemps de l'école. Elle ne pouvait dire... les bonnes dames fournissaient des tenues pour les garçons et des robes pour la petite Paulette qui d'ailleurs appréciait peu quand une camarade de classe lui faisait remarquer qu'elle portait un de ses anciens vêtements. Il fallait toutefois faire contre absence de fortune bonne figure, les enfants étaient bien habillés et ne traînaient pas comme tous ces petits miséreux des cours de la rue St Léonard.


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Irène, épouse d'un médecin de la rue du Cours s'était prise d'amitié pour Jeanne qui s'occupait chaque mardi du linge de ses trois filles. Trois enfants seulement comme Jeanne mais pas parce que son mari la délaissait mais parce c'était son choix. Les mauvaises langues disaient bien que c'était pratique, dame, son mari était docteur

Irène goûtait peu la compagnie des bourgeoises alençonnaises qu'elle trouvait bigotes et butées, il faut dire qu'elle avait ses deux baccalauréats, chose fort rare pour une femme à l'époque. Et puis ses idées...

En ce mois de juin 1936, il se disait que la chambre des députés allait déposer prochainement une proposition de loi concernant le vote des femmes. "C'est pour juillet j'en suis sûre ! Le Sénat n'osera pas s'y opposer !" Les discours d'Irène lors des thés organisés dans les salons étaient moyennement appréciés. Ce n'était pas que les bonnes dames étaient hostiles à tout progrès mais enfin, c'était un gouvernement de Front Populaire qui portait cette loi... et le Front Populaire sévissait à Flers ou à la Ferté-Macé au pays des filatures et des mines, pas dans la cité de Sainte Thérèse.

Irène était encore très jeune et enthousiaste. La société normande a toujours eu horreur de l'excès mais elle tolérait les saillies politiques de la jeune femme tant que certaines bornes n'étaient pas franchies. 

Tout aurait suivi tranquillement son cours si Irène n'avait naïvement décidé d'éduquer Jeanne en lui tenant de longs discours sur la condition de la femme et de l'ouvrier pendant que celle-ci maniait le savon de Marseille et la brosse à chiendent. Une véritable amitié était née entre les deux femmes, un réel échange aussi, Jeanne renseignant Irène sur la véritable condition ouvrière et Irène renseignant Jeanne sur ses droits. Une amitié qui finit par déranger.

De remarques de patients en allusions de la part de collègues, le mari d'Irène finit par sentir une gêne s'installer. Il s'en ouvrit à son épouse qui réagit mal. Il en resta là un moment. C'était un honnête homme dans le bon sens du terme ; plus âgé que son épouse, il était respecté dans son cabinet de la rue du Cours, respecté à l'Hôtel-Dieu de la rue de Sarthe et même respecté pour son action bénévole de soin des filles de la maison "La Provence" place du Champ du Roy. Il est vrai que soigner ces femmes perdues rendait indirectement service aux hommes de la bonne société alençonnaise qui fréquentaient discrètement cette maison de tolérance mais ne ramenaient pas de honteuses maladies à domicile.

On peut être un progressiste, on appartient cependant à sa classe sociale et, voyant son cabinet boudé par une certaine clientèle et son statut de notable fragilisé, il lui fallut un jour taper du poing sur la table d'autant plus que, nonobstant les remarques sur le dévoiement social de son épouse, des ragots sur un comportement contre nature des deux jeunes femmes commençaient à circuler. 

Irène mit longtemps à pardonner ce rare accès d'autorité mais elle obéit. On était fin 1936 et la loi sur le vote des femmes, votée à l'unanimité à l'Assemblée, ne fut jamais débattue au Sénat....


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Jeanne ne mit plus jamais les pieds dans la maison de la rue du Cours mais Irène s'arrangea pour qu'une de ses amies, femme d'un gros quincailler de la rue aux Sieurs, embauche la lavandière pour s'occuper du linge de sa très nombreuse progéniture à condition que celle-ci s'engage à rester à sa place. Il en allait de sa vie et de celle de ses enfants, Jeanne se tut et frotta, frotta l'étoffe avec sa brosse à chiendent jusqu'à ce que ses muscles en deviennent ligneux. Son cœur se serra, se serra jusqu'à en devenir si petit et si dur qu'elle en perdit le sourire mais elle n'offrit aucune larme en pâture à ceux qui la voyaient à genoux dans les divers lavoirs de la rivière Sarthe.


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On la retrouva un frais et lumineux matin d'hiver dans un lavoir près de la Providence. Epuisée par le labeur et la tristesse, elle n'avait pu se relever et avait laissé la nuit et le froid l'envahir, durcissant ce qui restait de tendre en elle. Le hasard fit que ce fut le mari d’Irène qu'on dépêcha sur place. Il ne put que constater le décès mais ne put en trouver la cause. Le froid vif de la nuit ne pouvait expliquer l'état de dureté ni la texture de la peau de la jeune femme. Le corps fut dépêché à l’Hôtel-Dieu rue de Sarthe où il fut prestement mis en bière. Cet étrange décès ne donna lieu qu'à un certificat signé en bonne et due forme. 

Les Bonnes Dames d'Alençon s'occupèrent des funérailles et placèrent les enfants dans des fermes des environs de la ville. On parla un peu mais l'affaire fut vite oubliée de tous sauf d'Irène qui versa les larmes que Jeanne avait refusé de livrer à la  bonne société alençonnaise.