mardi 19 novembre 2019

Cent mètres carrés : Mes coléoptères (I)

Cette série de billets a pour but de faire un catalogue forcément incomplet des arachnides et insectes photographiés par mes soins dans mon petit jardin urbain d'Alençon de seulement 100 m². J'avais déjà commis un billet en 2017 mais je m'étais arrêté à 100 spécimens alors que chaque année m'apporte de nouvelles surprises ; de plus, ce billet ne comportait que des photos. Ce  petit hobby scientifique m'a beaucoup appris, entre autres que, pour qui sait regarder, la beauté de la nature est infinie. J'estime l'identification des espèces exacte à 95%. Que les spécialistes pardonnent mes éventuelles erreurs et qu'ils m'en fassent part que je les rectifie.


Coléoptères (1ère partie)

Pour ceux qui auraient oublié la leçon de choses de la septième, euh... du CM2, les coléoptères sont ces insectes qui ont les ailes protégées par des élytres. Le terme vient du grec "koleos" désignant le fourreau de l'épée mais aussi, par analogie, un des mots désignant le vagin, les conducteurs de SUV Renault apprécieront.

On va commencer par la famille des coccinelles dont je n'aurais pas imaginé la variété avant de me pencher sur le sujet.

Coccinella septempunctata

A tout seigneur tout honneur, la terrible coccinelle à sept points, l'Attila des pucerons. Au sortir de l’œuf, elle ressemble à ça :


Et "ça" c'est une larve tellement vorace que quand elle est en manque de pucerons, elle n'hésite pas à manger ses petites sœurs de taille inférieure ou encore dans l’œuf. Faut pas se gêner d'autant plus qu'elle est la seule à digérer ses congénères (en dehors d'Harmonia la coquine) car les autres animaux hésitent à boulotter de la coccinelle sous la forme œuf, larve ou adulte car elle contient un dangereux alcaloïde (coccinelline) qui dissout instantanément l'intérieur du puceron quand il est mordu mais qui donne aussi cet horrible goût amer* à l'insecte quand il est ingéré. L'oiseau qui a mangé une coccinelle s'en souvient toute sa vie et ne recommence plus, averti qu'il est par la couleur rouge de l'animal qui est un signe naturel de danger.


Eh bien, elle n'est pas rouge la coccinelle quand, après métamorphose, elle sort de sa nymphe mais rassurez-vous, en quelques heures elle passe du jaune au rouge pendant que des points noirs apparaissent sur ses élytres.

*Je confirme, j'ai goûté.

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Adalia bipunctata

Un tiers plus petite que sa cousine à sept points, la coccinelle à deux points est elle aussi une grande consommatrice de pucerons. Malheureusement pour elle, l'introduction des coccinelles asiatiques en Europe a considérablement réduit sa population et dans certains pays comme en Angleterre, son effectif a déjà été réduit de moitié.

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 Harmonia axyridis

La voilà justement la coupable ! Ce que vous voyez sur la photo n'est pas une fornication contre nature mais bien un accouplement de deux spécimens de la même espèce : la coccinelle asiatique. Les Américains la nomment "coccinelle arlequin" à cause de sa grande diversité de couleurs. Elle est de grande taille, semblable à notre coccinelle à sept points et est largement aussi vorace, tellement vorace qu'elle n'hésite pas à manger ses consœurs européennes quand elles sont à l'état de larves ; ce qui n'est pas réciproque, la larve d'harmonia axyridis étant hérissée de piquants et bourrée de défenses chimiques. De bonnes âmes voulant limiter le recours aux pesticides contre les pucerons avaient trouvé malin d'introduire massivement cette goinfre au début des années 80. Résultat : elle met en danger les coccinelles indigènes en créant un déséquilibre écologique. Le phénomène est d'ailleurs mondial car l'introduction de notre gentille coccinelle à sept points alliée pour une fois à la coccinelle asiatique a réduit d'au moins 60% la population de coccinelles à bandes transversales indigènes des Etats-Unis et du Canada. Comme quoi on est toujours l'envahisseur de quelqu'un...

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Hippodamia variegata

La coccinelle des friches est une petite espèce de la taille de la coccinelle à deux points et elle a le même régime alimentaire (pucerons, cochenilles) qu'elle peut diversifier en consommant du pollen ou du miellat.

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Propylea quatuordecimpunctata

La coccinelle à damier, elle aussi de petite taille, est appelée comme cela car, parmi l'importante variété de formes, elle peut présenter des taches presque rectangulaires. Très présente dans les herbacées (ortie, berce, armoise etc...), c'est aussi une grande consommatrice de pucerons. C'est une espèce très prolifique qui produit deux générations par an.

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 Coccinula quatuordecimpustulata

Elle aussi est censée avoir 14 points mais c'est la coccinule à quatorze taches qui n'est semble-t-il pas renseignée dans ma région. Elle mange des pucerons comme tout le monde, enfin presque...

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 Platynaspis luteorubra

La coccinelle fulgurante est très petite (3mm) et couverte de fins poils ce qui lui donne un aspect duveteux. Sa biologie est peu connue mais on sait qu'elle se nourrit de pucerons. Sa présence dans mon jardin est une énigme car c'est une espèce de prairies et de bords d'étangs.

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Henosepilachna argus

Toutes les coccinelles ne se nourrissent pas de pucerons, la coccinelle de la bryone est une espèce phytophage (qui mange des végétaux)  que l'on a des chances de trouver sur les cucurbitacées mais qui a été attirée en l'occurrence par mon chardon bleu qui diffuse une légère odeur de cadavre. La bryone étant une plante hautement toxique, je déconseillerais la consommation de cette coccinelle...

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Psyllobora vigintiduopunctata

La petite coccinelle à 22 points est mycétophage (qui mange des champignons), elle se nourrit essentiellement des champignons responsables de l'oïdium, maladie des plantes due à l'humidité.





samedi 9 novembre 2019

Cent mètres carrés : Mes arachnides

Cette série de billets a pour but de faire un catalogue forcément incomplet des arachnides et insectes photographiés par mes soins dans mon petit jardin urbain d'Alençon de seulement 100 m². J'avais déjà commis un billet en 2017 mais je m'étais arrêté à 100 spécimens alors que chaque année m'apporte de nouvelles surprises ; de plus, ce billet ne comportait que des photos. Ce  petit hobby scientifique m'a beaucoup appris, entre autres que, pour qui sait regarder, la beauté de la nature est infinie. J'estime l'identification des espèces exacte à 95%. Que les spécialistes pardonnent mes éventuelles erreurs et qu'ils m'en fassent part que je les rectifie.

Arachnides

Parents pauvres de ma collection, les araignées méritaient cependant de débuter cette série de billets. Celles présentées ici ne sont qu'une partie des individus parcourant mon jardin car il m'est difficile de photographier au ras du sol la quantité d'araignées coureuses qui galopent dans la précipitation ainsi que celles qui passent la journée cachées dans un trou sombre.

Araneus diadematus

L'épeire diadème, facilement reconnaissable à sa croix sur le dos est la reine du jardin sur lequel elle règne littéralement en septembre et octobre au grand dam des insectes qui se prennent dans sa magnifique toile à la géométrie parfaite. En fin de saison, elle peut être énorme et impressionne les petites âmes qui ignorent qu'elle est inoffensive pour l'homme qui peut la prendre dans sa main sans crainte.

 Nid d'Araneus diadematus.

La ponte de cette épeire donne ensuite lieu à un petit nid constitué de plusieurs centaines de petites araignées qui restent regroupées jusqu'à ce qu'elles prennent leur indépendance en émettant chacune un fil qui, en augmentant leur prise au vent les fait s'envoler au hasard. Qui n'a jamais vu ces fils se promener dans l'air par beau temps ? On appelle ce type de migration : le ballooning.

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 Araneus quadratus

L'épeire carrée est reconnaissable aux quatre points qu'elle possède sur le dos (non visibles sur cette photo), sa couleur est très variable. Elle ne rentre pas en concurrence avec sa cousine diadematus car sa toile se situe plus près du sol, l'épeire carrée étant spécialisée dans la capture d'insectes sauteurs comme les criquets, ce qui ne l'empêche pas de consommer tout insecte volant faisant du rase-mottes. En fin de saison, elle devient énorme et peu peser le poids d'une dizaine d'abeilles. Au moment de la ponte, elle perd un tiers de son poids.

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 Arianella cucurbitina

Plus discrète, l'épeire concombre se fond dans la végétation grâce à sa couleur qui s'adapte parfaitement à la végétation environnante. les adultes possèdent cependant une tache rougeâtre à la base de l'abdomen qui permet de les identifier avec certitude. Comme les autres épeires, elle est parfaitement inoffensive et fort utile au jardin, limitant par sa présence le nombre d'insectes ravageurs.

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 Argiope bruennichi

Nouvelle venue en 2019, l'argiope frelon (ou épeire fasciée) était commune jusqu'ici au sud de la Loire, je l'ai cependant vue en bord d'étangs ou de cours d'eau. C'est la première fois que j'en vois une en ville. C'est la plus belle de mes araignées, elle est très imposante et très inoffensive malgré son nom inquiétant. Les abeilles qui volent trop bas et qui se prennent dans sa toile ne sont pas du même avis. Sa toile comporte une particularité peu visible sur ce cliché, une sorte de zigzag en haut et en bas de l'axe vertical : le stabilimentum. Comme beaucoup d'araignées, elle pratique le cannibalisme sexuel mais les mâles ne se laissent pas faire et abandonnent une grande partie de leurs organes sexuels lors de l'accouplement histoire de partir plus vite ; cela a aussi l'avantage de gêner l'éventuelle fécondation par d'autres mâles car cette ogresse pratique aussi la polyandrie.

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 Enoplognatha ovata

Le théridion ovoïde est de couleurs et dessins très variables allant du blanc au jaune avec des bandes rouges ou des points aux formes et teintes diverses. Sa forme et les deux anneaux aux tibias avant sont par contre communs à tous. Il chasse près du sol en tissant une toile assez sommaire et se cache dans une feuille qu'il a roulée pour se faire un abri. 

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Misumena vatia

Coucou, tu m'as pas vue ! La Thomise variable ou araignée crabe est un as du camouflage, pouvant être blanche, rose, vert pâle avec ou sans dessins. pour les insectes butineurs, elle est très difficile à repérer. Une fois pris dans l'étau de la Thomise, le butineur n'a aucune chance car son baiser venimeux est mortel et il dissout l'intérieur de l'insecte que l'araignée aspire avec volupté comme nous le faisons d'un cocktail pris au soleil :

Bisou !
(Photo prise à Trébeurden)

Rassurez-vous, ses chélicères  sont bien trop fins pour percer la peau humaine...

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Xysticus ulmi

Autre araignée crabe de la famille des Thomises, Xisticus Ulmi présente bien une variation de couleurs mais elle n'a pas les même talents de Misumena vatia en ce qui concerne le camouflage, ce qui ne l'empêche pas de chasser à l'affût et de s'attaquer à des proies parfois deux fois plus grosses qu'elle.

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Pisaura mirabilis

La pisaure admirable femelle peut atteindre une belle taille, c'est une araignée chasseuse au bel appétit, ce qui ne décourage pas le mâle qui, pour ne pas se faire bouloter, apporte une proie préalablement capturée et enrobée de soie à sa dulcinée. Pendant que madame déballe puis consomme son cadeau, le mâle dépose sa semence dans la femelle en utilisant ses pédipalpes, petites pattes qu'il a autour de la bouche, ce qui lui permet de partir vite en cas de danger sans laisser ses bijoux de famille comme cela arrive à l'argiope mâle car la pisaure femelle est aussi cannibale à l'occasion si le repas au restau ne lui a pas suffi. 

En quoi la pisaure est-elle admirable, me direz-vous ? Eh bien parce que c'est une très bonne maman qui tisse un cocon épais autour de ses 100 à 150 oeufs et qui veille admirablement sur sa progéniture en la transportant constamment avec elle, même pour chasser, ce qui est particulièrement épuisant.

Pas touche, c'est mes gamins !

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Carrhotus xanthogramma

Passons maintenant aux araignées sauteuses : la saltique orangée est une petite araignée pourvue d'une vision à 360 degrés qui bondit au moindre mouvement brusque ce qui la rend difficile à photographier de près. Sa capacité de saut lui sert aussi à tomber sur le râble de ses proies. La femelle est de couleur variable alors que le mâle présenté ici est toujours bien noir avec un abdomen orange.

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Heliophanus tribulosus

Bien que de couleur variable, Heliophanus tribulosus présente des joues rougeâtres (vérifiable en agrandissant la photo) et un liseré blanc autour de l'abdomen. Cette petite araignée sauteuse a une excellente vue, ce qui est une caractéristique commune chez les chasseuses alors que les araignées tisseuses de toiles sont bien souvent très myopes.

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Leiobunum rotundum

Passons maintenant aux cousins des araignées : les opilions ou faucheux. Le faucheur arrondi est particulièrement commun dans nos jardins. Ses longues pattes peuvent se détacher du corps en cas de danger mais ne repoussent pas. Il n'a ni venin ni glande à soie, il est omnivore et se nourrit de petits invertébrés vivants ou morts, de végétaux et de jus de certains fruits. 

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Dicranopalpus ramosus

D'abord documenté au Maroc, le Dicranopalpus ramosus est arrivé dans le sud de la France à la fin des années 60. Depuis 2004, on le trouve en Allemagne. C'est une des nombreuses espèces témoins d'un réchauffement climatique régulier à l'instar de certaines espèces d'insectes que je présenterai dans les billets suivants. La photo prise sur un muret de mon jardin ne rend pas justice à ses pattes qui sont bien plus longues, particulièrement la deuxième paire.





mardi 29 octobre 2019

Cross FSGT de Rânes 2019

Le cross FSGT avec son classement seulement en fin de saison, c'est un peu une réunion d'amis qui, une fois sur le terrain, se comportent parfois comme des voyous, coupant les virages aux camarades et se battant jusqu'au bout pour une place remise en jeu deux semaines après. Avec l'âge, certains acquièrent cependant un peu de sagesse et courent avant tout pour la beauté du sport. Ce n'est pas mon cas.

Deux semaines après avoir couru les 100 km de Millau, je me suis aligné pour la première épreuve de ma cinquième année de cross en catégorie V3 sur l'hippodrome de Rânes dans le centre de l'Orne.

Tout avait commencé normalement avec la photo de famille sur laquelle on voit bien que les gens se méfient quand même un peu de moi (en bleu en bas au centre) :

Photo Philippe Léveillé

Puis j'avais assisté au cross des jeunes et des filles :

Cross lors duquel je n'ai pas manqué d'encourager Sandrine qui avait couru à Millau avec moi quinze jours auparavant :


Mon cross avait bien commencé, il s'agit du cross court : 5000 mètres réservés aux 17 V2 (+de 50) et aux 35 V3 (+60) dont je fais partie plus 3 V4 (+70). J'avais pris un départ prudent eu égard aux cent bornes encore fraîchement courues. Plutôt en forme, j'avais commencé à doubler quelques concurrents dans les quelques petites descentes. C'est connu, j'ai toujours eu une bonne descente...

Et puis ça c'est gâté dans le deuxième tour : m'apercevant que je grattais graduellement Lucien, né en 56 comme moi et qui m'avait précédé toute la saison suivante, je me mis à courir de plus en plus agressivement. Le Lucien était à ma portée, je sais lire une foulée, et j'attendis le signe d'une petite faiblesse pour doubler mon camarade, le saluant poliment et le piétinant mentalement. On ne se refait pas.

Une fois Lucien passé à la trappe dans les 500 derniers mètres, je me suis légèrement relâché, pensant le boulot effectué. C'est à ce moment que le maillot vert de Marc m'est passé devant. Marc, du club de Condé, est un grand coureur à la longue carrière ; à 68 ans, il est toujours redoutable mais je ne l'attendais pas à ce stade du cross... Mon sang, mais c'est bien sûr, n'a fait qu'un tour et, malgré toute l'admiration que j'ai pour Marc, j'ai lâché la rampe.

Le blaireau furieux qui ne sommeille  en moi que d'un œil torve est sorti de son apparente hibernation à la faveur d'une décharge subite de testostérone qui me transforma bien vite en une bête dépourvue de morale et de modération à l'instar de la hyène défendant son bout de barbaque crevée les mâchoires serrées et le poil hirsute. J'attaquai donc comme un possédé, c'est à croire que Satan m'habite !

Photo Thierry Bedouet

Grognant comme une fouine en rut, je suis passé de 12 à 17 km/h et j'ai promptement passé mon  Marc hilare. Une fois que je me suis fait Condé, je me suis dit que, pendant qu'on y est, je me mangerais bien du V2 en la personne de Jean-Jacques qui me précédait de quelques mètres. Cependant, le barouf généré par mes efforts bestiaux fit se dresser le membre orange du club des Coureurs Près Sées. L'alerte était donnée.

 Photo Thierry Bedouet

Ne sachant ce qui lui arrivait par derrière et craignant subir les derniers outrages, Jean-Jacques résista à l'assaut et fila vers l'arrivée sans demander son reste.

Une fois la ligne franchie, moi et Marc nous sommes bien marrés et congratulés avant d'aller boire le vin chaud. J'ai ensuite enfilé deux bières en compagnie de Sandrine puis j'ai repris le chemin d'Alençon.

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Au niveau sportif, je peux dire que tous les signaux sont au vert ; le bon classement (3ème V3) au 17 km du trail de la Roche d'Oëtre  couru le lendemain matin le confirme. 

Au niveau mental, le bilan est plus mitigé ; j'ai l'impression que j'ai encore raté une marche en ce qui concerne la sérénité et le fairplay qui devraient être l'apanage de la maturité. Tant pis, après tout je me suis bien amusé...


vendredi 4 octobre 2019

100 km de Millau 2019

Gynécoach, le retour


Voilà, c'est un constat basé sur de nombreuses années de pratique de la course à pied dont un certain nombre avec la double casquette de sportif et d'entraîneur bénévole : les filles sont plus faciles à entraîner.

Entraîner des mecs, c'est souvent se heurter à un des principaux défauts masculins, en l'occurrence la surestimation de soi. Les gars, ils ont tout connu, tout avalé avant de commencer. Par contraste, dès qu'ils commencent à douter face aux premières difficultés, ils cassent rapidement contrairement aux femmes qui ne sont pas plus fortes ni plus endurantes mais habituées à se battre contre le manque de confiance en elles que la société patriarcale leur instille depuis l'enfance. Entraîner des femmes revient donc essentiellement à les convaincre de ce qu'elles valent. Et elles valent souvent beaucoup plus qu'elles ne l'imaginent.

Ce récit est dédié à Kathrine Switzer, la première femme à avoir osé braver l'interdit de courir avec un dossard le marathon en 1972 à Boston, terminant l'épreuve en 4h20 min non sans avoir affronté l'hostilité de quelques primates mal dégrossis.

Photo Boston Globe


Les 100 km de Millau de 2014 furent un de mes meilleurs souvenirs de course et je voulais revivre l'épreuve mais sous un angle différent. Je m'étais donné trois objectifs : 
  • Finir autrement qu'à l'état liquide histoire de ne pas rentrer chez moi en rampant la bave aux lèvres.
  • Courir le plus possible ; en 2014, j'avais dû marcher 10 km en tout à cause de la fatigue mais surtout à cause des 1400 m de dénivelé positif de la course.
  • Terminer en 13 à 15 heures de manière à ce qu'à mon retour en Ecouves, on ne me jette pas des pierres en me couvrant de lazzis et autres quolibets.
Cathy, Katia, Germaine, Carole, Françoise, Sandrine, Stéphanie, Patricia n'étant pas là, j'allais pouvoir gérer ma course comme je l'entendais et pourquoi pas me vautrer sans retenue vu que seule ma chère épouse m’accompagnait à Millau mais avec un challenge tout autre : faire le marathon entièrement en marche nordique.

Oui, mais c'était sans compter sur une nouvelle Sandrine... Dans les années 80-90, j'avais deux à trois Sandrine par classe, avec les Christelle, les Nathalie et les Stéphanie, ça faisait l'essentiel de l'effectif féminin de mes cours moyens ou élémentaires.

Josette, le Lutin, Sandrine

Sandrine avait échoué au 42ème km en 2018 lors de sa première tentative pour boucler ce 100 km, totalement bouffée par les crampes, rincée par ce que j'avais analysé comme étant des erreurs : vitesse trop importante au départ, entraînements trop longs avec trop peu de "qualité".

Quand elle est venue me trouver pour me demander de l'entraîner, je me suis dit qu'en tant qu'adepte de la capoeira et du saut à l'élastique, elle ne risquait pas grand chose à fréquenter pour un temps un lutin vieillissant qui ressemblait de plus en plus à Yoda et qui lui disait en prenant son air mystérieux :


Neuf semaines d'entraînement plus tard, nous nous présentons sur la ligne de départ du plus beau 100 km sur route de France. Je suis confiant, tous les voyants sont au vert, Sandrine est remontée comme un coucou suisse, je suis en forme bien qu'ayant le double de son âge. Nous allons vivre trois courses en une :

Premier épisode : Un marathon avec Sandrine (Millau-Millau 42 km)


Avenue Jean Jaurès 10 heures, nous laissons Josette démarrer son marathon en marche nordique, elle va profiter comme nous d'une météo idéale et d'une vue magnifique. 

J'ai promis à Sandrine de l'accompagner au moins jusqu'au semi-marathon, mon boulot consistant à l'empêcher de dépasser le 9 km/h. 


Les premiers 20 km d'un cent bornes sont toujours trop faciles, c’est ça le piège, même si ce marathon en aller-retour dans les Gorges du Tarn est loin d'être plat avec ses plus de 450 m de dénivelé. Le paysage est grandiose et le soleil a le bon goût de se voiler.


Demi-tour en passant par le pont du Rozier, j'ai la surprise de rencontrer Stéphane que je connais depuis une course dans la Drôme, il est accompagné de sa fille à vélo. Le retour vers Millau va être en grande partie du taillage de bavettes, d'une part moi et Stéphane qui parlons de boulot et de famille, d'autre part les filles qui parlent de ... euh, je ne sais pas. Peut-être des vieux types sentencieux qui leur font la morale et qui ne valent pas mieux qu'elles.

Photo Gaches

Finalement, je reste avec Sandrine dans cette deuxième partie de marathon pas si facile avec ses ondulations de terrain. Et puis la compagnie est bonne et la vue splendide.


Déjà Millau, en pénétrant dans la ville, Sandrine me montre l'endroit où, bloquée par les crampes, elle chuta l'année précédente. 


La situation actuelle est totalement différente et je suis à la fois content et un peu fier d'avoir contribué à ce marathon couru en 5 heures dans la joie et la fraîcheur. 


Surprise ! Nous rattrapons Jean-Claude que je connais bien pour l'avoir croisé sur diverses épreuves. A 76 ans, Jean-Claude a toujours bon pied, bon œil et va finir son 100 km en moins de 15 heures.

Sandrine prend une pause dans la salle des fêtes alors que je m'hydrate rapidement. Je laisse ma jeune camarade accomplir seule son exploit et repars bien vite pour la fin de la course. Plus que 58 km et 1000 mètres à grimper, une paille !

Intermezzo : Josette termine son marathon

Photo Gaches

Au bout de 6h38min, ma chère épouse termine ses 42km et des grosses brouettes fraîche comme une rose, 65ème sur 102 féminines sans jamais avoir eu besoin de courir.

Deuxième épisode : Le Lutin poutre en montée (Millau-St Affrique 29 km)

Je passe un moment à dix à l'heure pour aborder la première difficulté et j'arrive bientôt au pied de la côte du viaduc. Tout le monde ou presque marche car on passe de 362 m d'altitude à 505 m en 2 km pour arriver au 50ème km au sommet.



Tout le monde marche sauf ce satané Lutin qui trottine à sept à l'heure, ignorant les gens qui se tapotent la tempe de l'index en le regardant. Vertudieu c'est dur mais j'ai dit que je marcherai le moins possible ! 


Salsifis, c'était velu tout d'même ! La descente vers St Georges est un dessert, je n'essaie pas d'imaginer qu'elle sera une purge au retour...

Après St Georges, la grimpette en remet une couche  mais c'est à Ste Rome qu'il va falloir se coltiner la bête : Le fameux col de Tiergues, un kilomètre de montée modérée puis quatre bornes de Golgotha que je décide de monter sans la croix mais avec la manière.


Tudieu que je suis têtu ! Les types que je passe doivent penser que j'ai lâché la rampe. Au bout d'un moment, je me dis bien que je vais arrêter mes calembredaines et quand même faire comme tout le monde...


... mais, enfer et tartiflette, que c'est bon d'avoir mal et que c'est bon de passer tous ces jeunes qui pourraient être mes enfants ! Et puis je m'aperçois que j'arrive au dernier kilomètre du monstre. Tant pis, je bouffe tout ! J'ai toujours été fromage et dessert.


La descente vers St Affrique se fait à bonne allure et je continue de passer du monde. C'est en regardant plus tard mes temps de passage que je me suis aperçu que lors de ces 29 km, j'ai gagné 228 places. Un coureur normal à la sérénité confusément confucéenne blanchi sous le harnois de la sagesse qui vient avec l'âge en compagnie de l'andropause, un coureur, dis-je, normalement constitué des boyaux de la tête vous dirait que ces 228 places c'est du pipi de chat et que ce qui compte c'est le challenge personnel du sportif qui se bat avec lui-même et éventuellement avec ses intestins. Eh bien non, j'ai 63 ans et quand je poutre tout un tas de types bien plus jeunes que moi comme cela, ça me fiche une p***** de pression hydrostatique au niveau des corps caverneux.


St Affrique (le seul religieux qui n'a jamais fait vœu de pauvreté), je reprends mes esprits et je deviens raisonnable : je me change y compris les chaussures et je mange correctement, reprenant deux fois de soupe. Vingt-cinq minutes d'arrêt et tant pis pour toutes les places perdues, je ressors en pleine forme car je sais, comme je l'ai dit à Sandrine, que quand on sort de St Affrique, la course est gagnée.

Super surprise ! Sandrine arrive justement, fraîche comme à l'entraînement avec un grand sourire qui lui barre le visage : elle sait qu'elle va finir. S'il y a un truc qui m'éclate encore plus que de doubler des jeunes, c'est bien de voir réussir les athlètes que j'ai préparés. Je repars donc avec la banane au visage à défaut de l'avoir dans le short...

Troisième épisode : Le grand trip nocturne (St Affrique-Millau 29 km)


Pas question de marcher après ce que j'ai fait à l'aller, je démarre sec sur la côte du retour en direction de Tiergues. Le soleil bien vite se recule et je rentre dans ma bulle au crépuscule de peur que l'on m'ennuie...

Au rythme auquel j'avance, je suis souvent seul et dans cette nuit sans lune, je me mets à voyager comme je ne l'avais plus fait depuis mes vacances au Mexique avec Carlos Castaneda dans les années 70.


Blanc, noir, blanc, noir, blanc, noir... je cours au milieu de la route histoire de ne pas finir dans le fossé comme un pochtron. Au bout d'un moment, je m'aperçois que je n'ai plus de jambes, même la petite du milieu a disparu. Pour une fois qu'elle me laisse tranquille, ça repose. 

Tiens, ça descend, ah oui c'est bien. Bonjour monsieur St Rome, merci pour le coca. Ben c'est sympa, y'a des lumières ! Oh, le noir et mes ancêtres lutins qui me parlent, c'est beau, j'ai envie de me mettre tout nu mais je n'ai plus de corps. Monsieur St Georges veut que je boive quand même de l'eau mais je n'ai plus de bouche, je bois quand même car c'est mon karma. C'est chouette !

Ça grimpe, ça grimpe, c'est rigolo ! Que font ces défunts qui marchent sur le bas-côté ? Oh le viaduc il est beau, toutes ces lumières !


Hou, ça descend ! Tiens, on m'a rendu mon corps, tiens j'ai des jambes mais celle du milieu est encore indiscernable. Ah oui de l'eau c'est bien ! Y'a des gens, des voitures, ça brille, où sont passés mes ancêtres ?


Des types avec des gilets fluo me font des signes, ce sont des anges. On est tous morts, on est tous contents !


Le Paradis des coureurs, une piste sans fin... euh ben non après tout, je crois que c'est le Parc de la Victoire de Millau. Mon épouse est là et m'encourage, je pique un sprint sur les derniers 50 mètres et arrive dans la salle des fêtes comme un illuminé. Quel trip !

Photo Gaches

Là, je prends conscience que j'ai un corps mais je suis encore en état de fonctionner. Aurélien, le compagnon de Sandrine vient m'informer qu'elle n'est plus très loin. Effectivement, 40 min après moi, elle déboule heureuse et en pleine forme. La première chose qu'elle me dit c'est : "Tu as pris ta douche ?" Je lui réponds par la négative, alors elle me prend dans ses bras et m'étreint longuement. Elle est visqueuse de transpiration mais elle a l'odeur de la victoire. 


Tous les voyants sont au vert, nous partageons la bière tant attendue puis nous allons nous coucher. Pour moi et Josette, c'est un kilomètre à pied en montée jusqu'au gîte histoire de récupérer un peu des quilles sans avoir les boules.


Epilogue

Le lendemain, en attendant l'apéro pinard-rillettes avec Sandrine et Aurélien, je randonne une dernière fois avec ma chère épouse. Il fait 29 degrés et j'ai quand même un peu de mal à avancer contrairement à Josette. Ces 100 km m'ont bien calmé et le Rasteau de ce soir va me finir. Je m'arrête un moment au bord de l'eau et, dans ce calme propice à la réflexion, je mesure à nouveau la chance que j'ai d'être là.