lundi 17 juillet 2017

Goodbye George


George Romero est mort... et bien vivant pour tous ses fans.

George Romero n'est pas seulement le créateur du film de morts-vivants, il a produit dès 1968 (La nuit des morts-vivants) une critique au vitriol de la société américaine poursuivie dans son deuxième film (Zombie 1978) qui se passe dans un centre commercial où les morts continuent d'errer comme ils le faisaient du temps de leur vivant. Parmi l’œuvre modeste mais déterminante de ce maître de l'horreur, nous noterons l'excellent "Territoire des Morts" (Land of the Dead 2005), véritable plaidoyer pour la différence dans lequel les morts-vivants, devenus le gibier d'américains surarmés, finissent par revendiquer leur identité ainsi qu'un territoire pour y vivre-mourir dignement.


lundi 10 juillet 2017

Tour des Glaciers de la Vanoise 2017

Je profite des vacances du Lutin d'Ecouves pour squatter son ordinateur et raconter la vérité. Pour une fois, nous allons éviter les rodomontades inutiles et l'humour de salle de garde propres à ce triste individu avec lequel j'ai le malheur de partager un corps vieillissant.

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Dès mon arrivée au camping de Pralognan, une semaine avant l'épreuve, j'ai senti que quelque chose n'allait pas. J'avais pourtant bien effectué ma préparation physique, j'étais raisonnablement en forme et les signaux psychologiques semblaient être au vert. Pourtant, chaque matin de la semaine précédant la course, alors que je m'apprêtais à partir en randonnée avec mon épouse, je ressentais une sorte de brume m'envahir, comme si mon corps et surtout ma tête renâclaient à démarrer. L'aspirine ou la douche fraîche n'y faisaient rien, j'avais l'impression d'habiter à côté de chez moi. Et puis cette envie irrépressible d'aller me coucher...

Après soixante et un an de vie commune avec mon corps et ce triste sire de Lutin, je commençais cependant à assez bien me connaître. Il fallait se rendre à l'évidence, je souffrais de stress, je distillais de l'adrénaline en continu. Je m'étais mis la pression, situation rarissime en ce qui me concerne.

Dès la deuxième randonnée, je m'aperçus que j'allais m'attaquer à forte partie. Je tenais à grimper les sept premiers kilomètres de la course allant de Pralognan au Col de la Vanoise, histoire de prendre la mesure de ce qui m'attendait. Au bout de presque trois heures de rando et 1000m de dénivelé, je n'étais pas vraiment rassuré : le jour de la course, j'allais devoir grimper cela de nuit en moins de deux heures et cependant en garder sous la semelle pour gérer les 66km restants. La beauté du paysage ne laissait pas de m'émerveiller mais ne me rassurait nullement...


Hébergeant Katia et Sandrine pour le week-end du trail, je demandai à mon épouse de ne rien leur révéler de mon état psychologique histoire de ne pas leur mettre de pression. La course serait suffisamment dure pour que je ne partage pas mes doutes.

Le samedi, rejoints par Mickaël qui logeait dans le bourg, nous avons fait un rapide tour du village avant de nous rendre au briefing d'avant course non sans prendre la mesure de ce que nous étions face à la nature alpine qui n'avait pas l'aimable modestie de notre Normandie.

Photo de ma Josette

"Ce n'est pas un trail, c'est une aventure humaine..." Ça commence bien ce briefing, le directeur de course n'y va pas par quatre chemins : "Nous n'avons prévu des cars de rapatriement qu'aux 36ème et 50ème km, le reste n'est pas accessible par la route, si vous vous faites une cheville à la Vanoise ou à l'Arpont, il faudra rentrer par vos propres moyens, pareil si vous vous mangez une barrière horaire !"

Je regardai autour de moi, la majorité des personnes présentes étaient des types ayant trente-cinq ans de moyenne d'âge, taillés comme de triathlètes. Les quelques filles participant à ce 73km étaient du même acabit. J'avais envie de m'excuser et de m'éclipser discrètement. Mais non, Mickaël m'appelle coach et les filles m'ont toujours fait confiance en ce qui concerne l'entraînement. Mon rôle jusqu'ici n'a pas été de les améliorer mais de les pousser à croire en elles afin qu'elles prennent conscience de leurs possibilités. Ce n'était pas le moment d'exprimer des doutes.

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Dimanche quatre heures trente du matin, le directeur de course en rajoute une couche comme qui dirait :"Mettez trois épaisseurs, il est tombé de la neige ce week-end, attention, c'est trempé là-haut et ça glisse, j'espère que vous y verrez quelque chose car on nous annonce du brouillard, bonne chance pour ceux qui iront jusqu'au bout !"

Merci pour la pression ! Nous partons avec huit minutes de retard. Nous sommes environ six cents dont les neuf dixièmes sont comme nous pourvus de bâtons. La première barrière horaire se situe à 6h30 après 7700m de course et 1095m de dénivelé positif. Je pousse sur mes bâtons, adoptant un rythme de marche rapide, essayant de me maintenir à un bon quatre à l'heure. La montée aux Fontanettes fait mal ainsi que celle vers les Barmettes. La brume nocturne combinée à la chaleur de mon corps créent une buée qui couvre vite mes lunettes. Ne pouvant prendre le risque de courir en aveugle, je les fixe à mon équipement en attendant que la buée s'évacue. Arrivé aux Barmettes, mes lunettes ont disparu. Il faudra faire avec. Je peux encore lire l'heure sur ma montre, c'est toujours ça.

La pente jusqu'au Lac des Vaches est plus douce mais très caillouteuse. Souffrant d'hallux valgus aux deux pieds, je commence à ressentir des brûlures à chaque fois que l'articulation de mes gros orteils entre en contact avec une pierre. C'est le genre de douleur que l'on ressent quand au réveil on heurte malencontreusement un pied de lit alors qu'on cherche ses chaussons... Aussi douloureux que cela puisse être, ce sera la seule vraie douleur qui me gênera tout au long de ma course, mes bâtons m’évitant certainement les  douleurs aux cuisses et aux genoux.

Le Lac des Vaches est un passage mythique de ce trail, on le traverse par le milieu sur un chemin fait de pavés de schiste. Le paysage dominé par la Grande Casse qui culmine à plus de 3800m y est majestueux... quand le temps est dégagé. Malheureusement, tout est pris dans la brume et progressons le nez dans le guidon. C'est dans la dernière montée avant le Col de la Vanoise que je fais ma première chute, face contre terre, le plexus en contact avec une aspérité rocheuse. J'ai le souffle coupé mais pas de dégâts.

Photo prise deux jours après la course

Allez, encore un effort, j'arrive au premier ravitaillement après 1h45 de marche forcée, il y a encore du monde derrière. Je m'arrête moins de cinq minutes mais plus longtemps que mes trois camarades que je ne reverrai plus. Ils ont entre 39 et 45 ans, s'ils ont moins d'expérience que moi, ils ont une meilleure récupération et surtout un mental à toute épreuve. Moi aussi j'ai eu 45 ans, moi aussi j'ai aligné mon coach de presque vingt minutes lors de mon premier marathon. C'est l'ordre naturel des choses.

J'ai trois heures pour rejoindre le refuge de l'Arpont, la première partie de cette étape est plutôt facile et d'ailleurs, le dénivelé durant ces 15km n'est que d'environ 400m. Le soleil apparaît fugitivement derrière un sommet, je fais mon unique cliché de la course à ce moment-là :



Nous quittons ensuite ce plateau humide et brumeux pour nous rapprocher des glaciers et finalement progresser dans des chaos de moraines schisteuses. Le temps est froid et l'atmosphère sombre, chaque plaque de roche est une mini patinoire, il faut deviner sa route parmi les rochers tout en regardant où l'on met les pieds. Deux chutes sur le dos plus tard, j'arrive au refuge de l'Arpont au 21ème km. J'ai parcouru le tronçon le plus facile de tout le trail. Le refuge est pris dans un épais brouillard, on ne voit strictement rien du paysage. Je me restaure et demande aux bénévoles où on en est en ce qui concerne la barrière horaire, ils m'indiquent qu'ils n'ont pas d'ordre à ce propos. Bizarre...

Le prochain refuge est au 36ème km mais lors de ces quinze nouveaux kilomètres, j'ai à monter environ 1000m et à descendre le même dénivelé. Les quatre heures maximum accordés par l'organisation ne sont pas de trop, ça monte et ça descend sévèrement, le terrain est de plus en plus difficile sans parties propres à la récupération. Je progresse souvent seul dans une purée de pois quasiment londonienne. De temps à autre, j'aperçois des spectres errants de coureurs mais aussi des randonneurs couverts de grandes bâches imperméables qui surgissent dans cette quasi-nuit tels des dieux psychopompes prêts à faire passer les âmes de ceux qui s'égarent en ces lieux.

Je doute beaucoup durant cette partie fantomatique de la course. Mon rythme est certes régulier mais plutôt lent. Tour à tour, je me vois éliminé pour cause de dépassement de barrière horaire en plein milieu de la course ou au contraire arrivant enfin à Pralognan, brandissant mes précieux bâtons en signe de victoire.

Il m'arrive cependant d'avoir de brefs échanges avec d'autres coureurs mais globalement, je cours seul ce qui n'est pas vraiment une bonne chose pour un esprit grégaire comme moi. Je n'ai jamais beaucoup aimé ma compagnie, ce qui m'a toujours poussé à aller vers les autres par peur de l'introspection. 

Un rayon de soleil, j'arrive au refuge du Plan Sec avec environ 40 min d'avance sur la barrière. Je suis rasséréné, je m'octroie une bonne dizaine de minutes d'arrêt ravitaillement, m'enfilant deux verres de soupe coup sur coup et mangeant ce que je trouve sur la table. Je repars plutôt en forme dans une longue descente qui est suivie par une sévère montée effectuée pour une fois en plein soleil. A mes pieds, un grand lac de retenue aux eaux bleu-vert, devant moi la glorieuse nature alpine. J'aurai droit à presque deux heures de soleil après avoir ressenti le froid, l'humidité, le vent ou respiré l'épaisse brume qui colle aux poumons et obscurcit les esprits. 

Je me dirige vers le refuge de l'Orgères. J'ai deux heures trente minutes pour effectuer quatorze kilomètres pour seulement 700m de montée mais aussi plus de 900m de descente parmi les cailloux et les rochers. Quatrième chute sans gravité pour l'organisme mais non sans conséquence pour le mental. Je sais que de nouvelles chutes favorisées par le manque de vigilance dû à la fatigue pourraient m'être très préjudiciables, je deviens prudent et cela me ralentit.

A proximité de l'Orgères où se situe la dernière barrière horaire (50 km pour 11h de course), je suis rejoint par un coureur de mon âge qui reconnaît en moi un collègue V3. Nous descendons une forêt en rencontrant des promeneurs qui nous induisent en erreur, nous faisant croire que le refuge est proche. Je regarde ma montre, nous ne sommes plus qu'à un quart d'heure de la barrière horaire, mon avance d'une demi-heure a fondu comme neige au soleil et je ne vois rien arriver. Mon compagnon regarde son GPS et me dit qu'il reste deux km. "Ça peut le faire lui dis-je s'il n'y a plus de montée..." Une jeune femme nous passe à toute allure comme si le Diable la poursuivait. A peine a-t-elle disparu que nous abordons un véritable mur que nous grimpons à la glorieuse allure de 2 km/h. "C'est cuit, dis-je à mon compagnon."

Nouvelle descente puis brutale remontée vers le refuge, les deux V3 sont accueillis par un bénévole souriant qui leur annonce que leur course est finie. Presque un quart d'heure de retard malgré la demi-heure d'avance au Plan Sec. 

Rétif aux règles comme bien des gens de ma génération, mon camarade d'infortune me dit qu'il a envie de poursuivre la course malgré sa mise hors classement. Je n'ai pas mal aux jambes, seuls mes pieds me font souffrir. J'ai assez de caisse pour parcourir les 23 derniers kilomètres. J'ai cumulé 3000m de montée et plus de 2500m de descente. Le plus dur reste à faire avec le col de Chavières mais cela reste à la portée de mon corps.

De mon corps, pas de mon esprit. La brume du fatalisme a pénétré mes pensées. Je m'assois sur un banc. La jeune femme qui m'avait passé à toute allure un peu plus tôt vient me trouver. "Je me suis fait recaler pour un peu plus de cinq minutes, m'annonce-t-elle, c'est la deuxième fois que je me fais arrêter à Orgères."

Je la regarde, elle a l'âge de ma fille, elle est jolie et reste souriante car elle sait qu'un jour elle y arrivera. Ce ne sera pas mon cas. Les sables du temps filent entre mes doigts.

La sévérité des barrières horaires ou l'épuisement ont stoppé près d'un quart des coureurs. Je me réfugie dans le car qui est plein mais passablement silencieux. Le voyage de retour dure plus de deux heures, mes jambes me font finalement mal à cause de la chaleur régnant dans le car et de la position assise. Je retrouve mon instinct grégaire et engage la discussion avec un jeune Montmartrois de trente-six ans qui se dit débutant en course à pied comme moi à son âge. Nous discutons entraînement et je lui prodigue des conseils qui semblent l'intéresser. J'ai toujours aimé échanger et partager. Sauf avec moi-même.

De retour à Pralognan, je retrouve ma chère femme qui m'annonce que Sandrine a bouclé les 73km en 14 heures, ce qui la place à la 19ème place féminine. Je considère cela comme un exploit personnel, voilà qui devrait lui donner confiance en elle. Au sortir de la douche, je vois passer Katia qui termine une heure et demie après Sandrine, à la limite de ses possibilités physiques et surtout respiratoires mais menée cependant par son mental en acier. Un quart d'heure plus tard, malgré de nombreuses chutes, Mickaël termine en presque seize heures de course mû, m'a-t-il dit, par le souvenir de son père qu'il admirait et chérissait ; de cette manière, il n'a jamais couru seul et je trouve ça beau...

Le repas du soir est chiche, les organismes ont été secoués et l'appétit se fait attendre. J'ai presque honte de manger quasi normalement. En tant que coureur, je ne suis pas très fier mais en tant que coach, je suis admiratif envers ces trois-là. Je n'ai pas transmis pour rien.

Le lendemain matin, Katia et Sandrine se préparent à partir. Mon épouse et moi restons encore une semaine. Nous croisons une dame d'un certain âge quoique très sportive avec laquelle nous avons déjà échangé. Elle demande des nouvelles de la course, Josette lui énumère les exploits de mes jeunes camarades car il s'agit bien d'exploits si l'on considère l’extrême difficulté de certains passages et la grande sévérité des barrières horaires.

"Et le père, qu'est-ce qu'il a fait ? dit la dame en me regardant."

Me voilà papa de deux belles blondes de 39 et 45 ans... Si j'avais encore quelques illusions, je n'en ai plus ; je dois vraiment faire mon âge.

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Trois jours après la course :
Le Lac Blanc, à proximité du Refuge de Péclet-Polset* (2500m)



*Dernier ravitaillement à 11km de l'arrivée


vendredi 16 juin 2017

Le Lutin a mauvais genre




Ayant longtemps enseigné la grammaire et l'orthographe aux petits lutins, j'ai toujours été chatouilleux et méfiant en ce qui concerne toute réforme visant à modifier ce que l'on a mis des siècles à fixer. C'est pour cela que j'ai traité par le mépris la réforme de 1990 qui ne faisait que prêter à confusion : passe pour écrire évènement à la place d'événement mais que dire de féérie à la place de féerie, des fées, j'en connais mais pas des féés ! C'est vrai que nénuphar est une erreur des grammairiens du passé (nénufar est un mot persan donc pas de ph grec) mais dans ce cas-là, écrivons camellia (terme scientifique) puisque camélia est à la base une faute d'orthographe d'Alexandre Dumas fils. Et l'accent circonflexe, on le vire bien des u et des i mais seulement quand il n'y a pas de risque de confusion (du et dû par exemple). Pareil pour les verbes en eler et eter, on supprime la consonne double sauf quand ce sont des verbes courants. En gros on rajoute de nouvelles règles avec de nouvelles exceptions... Super la simplification !

Voilà pourquoi, au début, j'ai trouvé ridicule qu'on essaie de féminiser à marche forcée certains termes masculins. Pourquoi pas une maçonne qui monte un mur de briques mais qu'elle se soit portée acquéreuse de ciment m'arrachait un peu les tympans. Et pourquoi docteure (université et médecine) alors qu'on avait déjà doctoresse (médecine seulement) ? 

Cela dit, je me suis documenté et suis tombé, entre autres, sur les travaux d'Aurore Evain qui a enquêté sur le devenir du mot "autrice" que je pensais être un simple néologisme égalitaire. C'est ainsi que j'ai découvert qu'en latin existaient bien les termes d'auctor et auctrix et que de ce dernier se forgea le mot autrice qui fut employé durant tout le Moyen-Age ainsi qu'à la Renaissance.

Si au Moyen-Age l'acception d'autrice était légèrement différente, dès la Renaissance on parla d'autrices en tant qu'écrivaines.

Et puis... et puis arriva le XVIIème siècle et la création de l'Académie Française (1634) gérée uniquement par des hommes. Il y eut un long débat épistolaire entre des écrivaines comme Marie de Gournay (1565-1645) et des écrivains comme Guez de Balzac (1597-1654) surnommé "le Restaurateur de la Langue Française" et, devinez qui gagna à la fin ? 

C'est ainsi que, en 1694, quand le premier dictionnaire de l'Académie Française parut, un certain nombre de termes féminins s'évanouirent dont le terme autrice qui recouvrait une profession trop noble pour posséder un féminin, semble-t-il.

On voulut bien concéder l'usage du mot actrice pour comédienne car celle-ci interprétait les textes d'auteurs supposés masculins alors que des autrices dramaturges ont bien existé à la Cour de Versailles comme Catherine Bernard (1662-1712) tout comme des compositrices comme Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) ont bien œuvré lors du Grand Siècle. 

Le XIXème siècle n'étant pas vraiment un siècle féministe, les mauvaises habitudes se sont pérennisées Et c'est ainsi qu'in fine, plusieurs générations abreuvées au Lagarde et Michard depuis 1948 n'ont eu que des auteurs de romans, de poésie et de théâtre à se mettre sous les mirettes. Exit nombre d'autrices oubliées ou dont le nom est juste évoqué comme la remarquable poétesse Louise Labé (1524-1566) :

Baise m'encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.

 
Lagarde : - Je ne sais pas ce que vous en pensez cher collègue mais ce genre de poésie ne me semble pas convenir aux jeunes esprits...
Michard : - Tout à fait d'accord cher ami, il ne manquerait plus que les jeunes filles lussent ce genre de vers et, s'échauffant la bile, en vinssent à jeter leurs soutiens-gorges au visage de leurs professeurs.

© Editions Bordas

Dès les années 70, curieux de nature, je m'étais bien posé la question : pourquoi n'y a-t-il pas plus de femmes dans les Arts ? J'ai entendu maintes fois cet argument : "Elles ont la maternité, cela leur suffit, elle n'ont pas besoin de créer." La réponse est maintenant plus évidente : les femmes qui, malgré les restrictions de leur temps, ont réussi à créer ont été largement effacées de la mémoire collective et le nettoyage a même eu lieu au niveau du dictionnaire.

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Les travaux d'Aurore Evain m'ont permis de me rappeler quelques quasi-disparitions de termes féminins que j'avais effectivement remarquées. En guise de conclusion, j'en citerai deux :  

Matrimoine (orthographié matrimoyne) cité entre autres dans un livre sur les coutumes anglo-normandes du XIème au XIVème siècle. (David Houard 1776) ou dans un contrat de mariage en Anjou (1619)
Concernant matrimoine, je ne résisterai pas à livrer cette citation de l'Echo de la Mode du 21 janvier 1968 (p69) qui pensait le terme récent :
Matrimoine, subst. masc.[Sur le modèle de patrimoine] Le «matrimoine»? un mot fabriqué qui restera dans les dictionnaires sous cette définition simple: tout ce qui dans le mariage relève normalement de la femme.

Trobairitz : Ces femmes nobles poétesses des XIIème et XIIIème siècles ont existé parallèlement aux Troubadours mais le terme Trobairitz est tombé en désuétude alors que celui de Troubadour a traversé le temps sans encombre.
Pour les Trobairitz, voir cet article du Lutin.
Pour les Troubadours, voir cet autre article.





jeudi 8 juin 2017

Trail d'Ecouves 2017 - 61 km


Les Temps changent. le Monde est moins magique et le peuple d'Ecouves s'en ressent. Ce n'est ni bien ni mal, ce sont les Cycles...

La mère des Lutins est tombée malade et j'ai passé beaucoup de temps à son chevet ; la fin est encore loin car notre espèce est parfois plus solide que les chênes eux-mêmes mais une page est tournée, nous ne sommes plus les maîtres sous les frondaisons. La fragilité de celle qui avait donné naissance à des centaines de petits protecteurs des arbres me renvoie à ma propre vulnérabilité.

les Humains prennent de plus en plus le relais. Eux aussi aiment la forêt. Pour preuve, ils ont tracé moult et moult nouveaux sentiers avec leurs machines là où nous nous contentions de suivre les traces des sangliers ou des cervidés. Depuis quelques trédécilunes, certains de nos chemins s'étaient fermés d'eux-mêmes comme à regret, comme déçus de nous voir moins souvent ; il fallait bien faire quelque chose... Nous aimons leurs sentiers inventifs et malins, nous avons même redécouvert des facettes oubliées d'Ecouves mais la magie s'évanouit cependant. Ce n'est pas de la faute des Grands industrieux, non, c'est nous qui devenons évanescents, le Petit Peuple est de moins en moins nombreux. Cela est malheureusement dû au Monde qui se désenchante. Moins les Grands croiront au merveilleux, moins nous serons nombreux. Ce n'est ni bien ni mal. 



Le Grand Dérangement

Il était temps de partir mais soixante et une lieues de voyage ne s'improvisent pas, il fallait reconnaître certains passages pour éviter les chausse-trapes et autres embûches ; il était de ma responsabilité d'effectuer une reconnaissance rapide des divers points de départ des quelques tribus disséminées autour de notre secteur d'Ecouves. Pour ce faire, je me suis adjoint un étrange personnage, un Géant des Carrières répondant au nom de Brain. Je m'étais dit qu'avec un aussi imposant personnage, je ne serai pas importuné par les Trolls et autres Ogres et qu'en plus, Brain n'étant pas vraiment un coureur des bois, vu son imposante carcasse, je ne me fatiguerais pas trop à le suivre.


Erreur, le Géant des Carrières est pourvu de grandes pattes de granite et il file à des allures pas raisonnables, nos quatorze lieues de reconnaissance se sont transformées en une vraie épreuve physique. Heureusement que Brain s'arrêtait dès qu'il voyait une falaise pour y prélever quelques blocs de grès armoricain, nourriture fine et délicieuse qu'il dévorait avec de grandes et bruyantes délices tout en discourant sur la musique des Hommes alors que je le contredisais en soutenant la primauté de la belle et complexe musique elfique. 

"Ils sont partis pour les Havres depuis des milliers de trédécilunes, mon pauvre Lutin, leur musique n'est qu'évanescence complexe sans émotion..."

Je n'étais pas d'accord, j'avais connu la musique des Elfes dans ma jeunesse car quelques-uns s'étaient réfugiés en Ecouves par peur de la Mer et des voyages oubliés. Mal leur en avait pris, la tristesse les avait saisis et ils avaient fondu en larmes les uns après les autres, chantant le passé dans d’invraisemblables volutes polyphoniques. J'avais assisté à la disparition de la dernière Elfe d'Ecouves et je n'oublierai jamais la beauté du chant de ses larmes absorbées comme à regret par la mousse,  doux et vert linceul témoin de la fin des Premiers Nés.


J'avais passé la soirée avec deux Nains aux sobriquets cocasses : Turlure et Robinet. Ces deux inséparables faisaient maintenant partie de la caste des Nains Brasseurs, confrérie éminemment sympathique. Quand ils étaient jeunes, ces deux amis avaient la charge d'entretenir Ecouves, Turlure s'occupait des couleurs des arbres et Robinet veillait à ce qu'aucun ruisseau ne soit endommagé ou détourné par les Grands ou pire, par ses ennemis les Castors Démons devenus heureusement extrêmement rares suite à leur conflit avec les Changeurs de Peau, des Béornides vivant sur la Lande de Gül qui, voyant leurs marais des Riaux s'amenuiser, avaient lancé une croisade contre les Castors. Ce fut violent, les Changeurs ne font jamais dans le détail... mais ceci est une autre histoire.

En tout cas, depuis qu'ils étaient à la retraite de l'entretien sylvestre, les deux compères toujours actifs s'étaient mis à brasser une bière de lune à robe ambrée qui avait mis à genou plus d'un Troll. Autant dire que j'ai bien dormi cette veille de Grand Dérangement.


Tout le monde était prêt au lever du soleil, les Peuples d'Ecouves des plus lumineux aux plus sombres et inquiétants. Les Humains nous avaient facilité la tâche en nous aménageant trois aires de restauration sur le parcours. Les Géants qu'ils soient de pierre comme Brain ou de bois comme les derniers Ents partirent en premier, portés par leurs interminables jambes. Ils étaient suivis par une foule disparate composée de Lutins, de Trolls, de Changeurs, de Fées, d'un couple de Danseurs-Visages et même  de trois ou quatre Ogres quand même tenus à bonne distance par des Onfs lanceurs de fouines. Chacun sait que les Ogres détestent l'odeur des fouines.

La plupart des Nains étaient partis dans la nuit en empruntant leurs machines qui fument et pétaradent. Turlure, qui sait tout faire, avait cependant pris le temps de me confectionner deux bâtons à la magique légèreté pour m'aider dans mon périple. Grand bien m'en fasse, le chemin allait devoir se mériter.


J'avais eu autrefois la responsabilité de l'éducation des jeunes nains, ce qui m'obligeait à l'époque de mener les transhumances. Le Conseil m'ayant déchargé de ce fardeau depuis déjà trois trédécilunes, je pouvais enfin partir tranquillement. Tranquillement et dernier... 

Dès le début du périple, je m'aperçus que j'avais pour de bon perdu l'Optimum de vue. Pour preuve l'importante déclivité des pentes maintes fois abordées pendant des cycles et qui maintenant devenaient presque verticales. J'en étais à présent bien loin de ce point mouvant qui fuyait ceux qui faiblissaient ou vieillissaient, transformant leur course en escalade. Jamais la transhumance n'avait été si dure. Regardant autour de moi, je m'aperçus que je n'étais pas le seul à souffrir. Tous les Sylvains, quelle que soit leur origine ethnique, ahanaient en grimpant difficilement les fières falaises de Radon puis celles du Vignage. Il ne fallait cependant pas oublier l'Optimum faute de pouvoir encore l'apercevoir.

C'est justement lors de la montée du Vignage qu'un premier drame se noua : les deux derniers Danseurs-Visages d'Ecouves, trop occupés à constamment communiquer en modifiant sans cesse la couleur et la forme de leur face, perdirent tout sens de l'orientation et oublièrent l'Optimum pour se perdre dans les limbes du monde des cendres, un monde sans couleur et sans douleur, un monde où le Temps ne compte plus. On n'entendit pas le moindre appel, juste le souffle brumeux de leur disparition...


Bien concentré sur ma direction, arc-bouté sur mes bâtons, je descendais maintenant vers les étangs de Fontenai. Un autre Lutin nommé Balèze devisait depuis un moment avec moi. Balèze est un des rares Lutins plus âgés que moi, son aspect râblé pouvant laisser supposer qu'il a des ancêtres Nains bien qu'il ne porte pas de barbe. Je lui remémorai la belle histoire des deux jeunes Ents mâles qui, se mirant mutuellement dans une mare, tombèrent amoureux l'un de l'autre, ce qui ne plut pas du tout à leurs familles respectives toutes composées d'Ents mâles, les Ents-femmes ayant quitté les forêts avant même l'arrivée des hommes comme chacun le sait. Ces deux jeunes Ents, derniers nés (il y a fort longtemps pour nous) de prestigieuses lignées, constatant la réprobation unanime de leurs pères et oncles, décidèrent de s'enraciner près de la mare qui avait vu naître leur amour. Ils perdirent ainsi leur identité de Sylvains et devinrent des arbres enlacés dans une tendre et définitive étreinte, rendant ainsi leur amour éternel. Ayant découvert ce qu'ils avaient fait, les autres Ents, saisis par la portée dramatique de leur intolérance, se réunirent tristement autour des deux amants et se mirent à pleurer toute la sève de leur corps, sève qui, aidée par la tristesse des nuages qui avaient tout vu, se mit à emplir les parties basses du terrain, donnant naissance à un étang qui se déversa plus bas, créant un autre étang qui créa lui-même un troisième étang. Comme quoi l'Amour reste l'Amour et quels que soient ceux qui s'aiment, il crée de bien belles choses.


"Je t'ai connu moins romantique et plus acide, me dit Balèze.
- Je vieillis mon ami, je vieillis moi aussi... et plus vite que toi."

Laissant Balèze cheminer à son train de sénateur, je poussai plus loin et plus avant. Durant un bon moment, alors que nous montions vers la Croix Madame, j'aperçus une lumière vive qui gravissait crânement la forte colline. C'était la Fée aux Yeux Verts, une amie qui m'accompagnait souventes fois mais qui ce jour avait préféré voyager avec un Troll. Contrairement à ce que l'on croit trop fréquemment, les Trolls ne sont pas si différents des Lutins mais ils ont cependant les oreilles rondes et décollées. En tout cas, il était hilare le Troll et plutôt fasciné par la Fée dont la lumière lui faisait les mirettes rondes et fixes.

Je connais bien les Fées, leur lumière ferait perdre les sens à un Ogre, même les Géants des Carrières y sont sensibles. Il faut dire que la coruscation de ces êtres magiques se confond parfois avec celle du soleil levant. Ce sont des Circé dont la contemplation a parfois transformé des imprudents en sangliers sans qu'un Odysseus ne vienne les délivrer. Voilà pourquoi les suidés sont si nombreux en Ecouves. Les Fées sont toutefois des êtres positifs d'une puissance insoupçonnée mais nonobstant d'une fragilité de cristal. Elles ne sont plus très nombreuses et disparaissent parfois dans la contemplation de leur propre lumière à l'instar de la Fée aux Yeux Bleus qui s'est il y a peu évanouie de la forêt pour se dissoudre dans les flux lointains d'un autre monde.


La Fée aux Yeux Verts, elle, courait depuis un moment devant moi avec son solide Troll qui agitait ses oreilles en signe de contentement. Le terrain s'élevant de plus en plus, je les rattrapai petit à petit grâce à l'assistance de mes bâtons magiques. Nous approchions du Verdier et de sa Buse où les Humains avaient obligeamment installé une auberge de restauration pour le Peuple des Sylvains. 

La Buse du Verdier n'est pas une buse comme les autres, plus imposante que ses sœurs, elle ne paraît vivante qu'aux peuples anciens, les Hommes n'y voient qu'un oiseau de bois perché sur un moignon de séquoia. Elle s'est posée là il y a fort longtemps lors de temps aussi anciens que troublés ; elle servit à la fois de fanal pour ceux qui se perdaient dans les brumes et de vigie avertissant du danger lors des Guerres Ténébreuses qui virent l'exil de la plupart des Elfes. Son cri ne retentit plus à présent mais elle reste là, toujours attentive à l'Obscur. Puisse-t-elle servir les Humains le jour où, nous, les peuples de la forêt serons définitivement partis.

Durant quinze lieues j'ai couru derrière la Fée et son Troll, les passant même à un moment alors qu'elle perdait un peu d'éclat dans une épuisante escalade.

Deuxième auberge à trente-sept lieues du départ, je décidai de prendre mon temps pour me restaurer. Arrivés juste derrière moi, la Fée et son Troll prirent à peine le temps de boire un jus de salsepareille et s'enfoncèrent vitement dans les bois touffus de la Verrerie. Je ne les revis plus mais je sus qu'ils arrivèrent à destination sans encombre. Qui oserait gêner le passage d'une Fée et d'un Troll ?

Longue longue est la route qui traverse les Ponts Besnard, seul seul est le Lutin qui chemine maintenant constamment à l'aide de ses bâtons. Je pénétrai avec appréhension dans les Bois Sombres entre Besnard et Bouillon, sorte de no man's land où les sanglots des anciens elfes ont durablement imbibé les sols ; les arbres y poussent avec douleur et les voyageurs y sont assaillis par la tristesse. Je ne pouvais m'empêcher de penser à la mère des Lutins et au destin de ma race. A quoi bon avancer ainsi, pourquoi ne pas rester là comme le font de plus en plus d'Ents s’enracinant, perdant ainsi l'usage du Verbe mais y gagnant la sérénité. Voilà le pouvoir des Bois Sombres. Malheur au voyageur qui cède à leur charme vénéneux.



J'ai dû secouer mes vieux abattis pour évacuer la bruine de tristesse qui collait à moi, le but approchait et d’ailleurs j'aperçus une troisième et dernière auberge tenue par de serviables et souriants Humains. Un pauvre Nain désœuvré était assis là et ne semblait plus vouloir avancer. Il avait fait l’erreur de ne pas suivre ses commensaux qui cheminaient dans leurs machines qui puent. C'était un jeune Nain, je le voyais à sa courte barbe et il avait cru que ses courtes jambes le mèneraient à terme sans encombre. J'étais trop vieux et encore trop couvert de perles de larmes pour le prendre en charge. Heureusement pour lui, Têtu, un jeune Lutin dont la ténacité le disputait à son grand cœur,  le prit en charge et d’encouragements fermes en sollicitations véhémentes, il mena le Nain à son but.


Quant à moi, je n'avais plus qu'à me laisser couler le long des pentes telle la Briante et ses affluents qui irriguent notre bonne forêt. J'approchai du terme de mon voyage avec une appréhension légitime : combien seront présents au terme ? Après les Danseurs-Visages, quelle race de Sylvain disparaîtra lors du prochain dérangement ?

Le terrain d'accueil ne bruissait déjà plus beaucoup lors de mon arrivée. J'appris que, comme je l'avais pressenti, les derniers Ents s'étaient enracinés dans les Bois Sombres pour oublier la douleur de la disparition des Femmes-Ents. J'avais certainement dû passer à côté d'eux sans les voir. C'était triste mais c'était leur choix.

Cependant, il restait des Géants de pierre comme mon bon Brain qui m'accueillit à l'arrivée en riant et postillonnant quelques miettes de grès qu'il mâchonnait en m'attendant. Et puis il y avait Turlure et Robinet qui m'invitèrent à partager leur bonne bière de Nains.

C'était fini, le Grand Dérangement était achevé. Combien seront ceux du Peuple Magique lors de la prochaine transhumance en Ecouves ? Nous disparaissons doucement tels des lambeaux de brume qui s'évanouissent à l'aurore.


Nous finirons un jour par laisser notre forêt aux Grands, Humains ou Onfs qui en prendront soin, c'est sûr. Nous ne serons plus qu'une légende... Ce n'est ni bien ni mal, c'est le Temps qui passe.




La plupart des clichés sont extraits de mon blog photo dans lequel j'essaie de transmettre ce qu'il me reste de magie. N'hésitez pas à le visiter et à le partager.


mercredi 17 mai 2017

No Finish Line © Paris 2017 (24h00)

Ode aux hamsters

Qui sont tous ces hamsters tournant comme des derviches ?
Sont-ils vraiment pervers ou sont-ce des fortiches ?
Plutôt que d'arpenter le doux Mont de Vénus,
Le Champ de Mars ils foulent, à se ruiner l'anus.

Ils partent au matin le cœur en bandoulière,
Ignorant le Destin, ils en sont vraiment fiers,
Ils galopent, ils hennissent, il faut vraiment les voir,
De Mercure filles et fils pleins d'esprit, pleins d'espoir.

Pour les petits enfants, ils s'enfoncent dans la nuit,
S'arrêtant simplement pour lâcher du pipi
Ou prosaïquement faire une commission
La fatigue arrivant, ils ont l'air moins champions.

Ils cheminent aux aurores pâles, hâves et bien fourbus,
Mal aux pieds, mal au corps, la tête dans le cul
Puis, dans un grand sursaut, à demi vomissant,
Ils finissent, et c'est beau, toujours en souriant.

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Je suis maso, je suis maso, je suis débile ; l'année dernière, j'avais fait mon Findus 71 à la No Finish Line 2016, frisant l'abandon par hypothermie et je réitère, je récidive, je remets le couvert. N'ayant effectué que 107 km mi-courant, mi-rampant, je me suis cependant dit qu'il était préférable de changer mon fusil d'épaule et de parcourir ce 24H en marche nordique, décision qui enthousiasma ma Josette qui m'initia, entre autres, au planter de bâton.

Mon épouse, ayant bouclé son marathon pour son entrée en V2 à Paris en 2007, s'est dit que pour sa première année en V3, ce serait une bonne idée de parcourir en marche nordique une distance un peu supérieure pour marquer le coup, allez, soyons fous... 50 km ! Et d'emmener dans l'aventure mon toujours aussi solide Mustang et la copine Nordic Annick, fine technicienne du bâton et camarade au cœur d'or. Comme Kikouroù, c'est pas fait pour les teckels, nous descendons chez mon François avec qui j'avais fait le zombie l'année précédente.

Mustang, François, Annick, Josette, un vieux lutin
Photo Muriel

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Champ de Mars, il est bientôt dix heures... nous sommes rejoints par Katia qui est totalement novice dans ce genre d'épreuve et mon petit Namtar que j'avais si gentiment piétiné en 2015. Nous nous concentrons sur les 24h à venir dans une saine ambiance d'entraide et de camaraderie, loin du délétère esprit de compétition qui règne trop souvent dans les stades :

 Mustang, Lutin, Namtar, Katia
Photo François

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Marche et rêve 
1ère partie

Annick, redoutable marcheuse, ne se ressent pas de ses 700 bornes de rando en un mois terminées il y a à peine deux semaines, elle part à sept à l'heure avec son caractéristique ample mouvement de bâton. Je reste avec Josette qui pense au début que je me retiens alors qu'en fait, je fais des efforts pour la suivre. Je ne suis pas moniteur de marche nordique, moi ! Juste un vieil arpenteur de bitume venu au long sur le tard, un routard perdu chez les extra-terrestres.


Nous étions convenus de nous ravitailler tous les quatre tours à savoir 5,2 km, ce qui sera toujours respecté. Comme à l'accoutumée, l'ambiance est d'abord souriante et conviviale. Certains courent en permanence comme Stéphanos qui vole déjà vers la victoire, d'autres alternent sagement marche et course. Plus rares sont les marcheurs intégraux comme Mico34 et nous. Quelques-uns se sont essayés aux bâtons avec plus ou moins de technique.

Au bout de 22 km, gros arrêt. Il fait chaud, il faut se changer et avaler un casse-croûte.


Prudents, nous avons emporté dans nos bagages de quoi faire deux vrais repas. Comme disait mon grand-père Raymond, on a eu le nez creux car le ravito, pléthorique l'année précédente, ressemblait maintenant à celui d'un trail de 50 km et non à ce qu'on pourrait attendre d'une épreuve de longue haleine. Et je ne parle pas de l'absence de bière à l'arrivée, sacrilège !

Trois quarts d'heure d'arrêt et c'est la chenille qui redémarre.

Avec Mickey 49

Nous sommes sur des moyennes de 5,3 à 5,7 km/h de moyenne arrêts courts compris, ce qui fait un rythme de 6 à 6,5 km/h en général. Josette affiche une endurance supérieure à la mienne, pour preuve son absence de passages à vide durant toute l'épreuve contrairement à son lutin de mari qui alterne coups de mou et coups de mieux. Mon épouse qui pensait au début que je l'attendais doit se rendre à l'évidence, si j'ai parfois quelques mètres de retard, ce n'est pas par galanterie. Et la chose ne s'arrange pas quand Josette est rejointe par Annick qui l'entraîne dans son rythme effréné.


 INTERLUDE :
La vie des hamsters kikous


Le hamster est à la fois solitaire et solidaire. Le hamster sait que la souffrance finit toujours par s'installer et il sait qu'on doit l'affronter seul tout en n'oubliant pas de saluer les autres et répondre aux sollicitations. Hamster d'un jour et membre de Kikouroù depuis dix ans, je communique régulièrement avec une partie des 69 Kikous présents sur le Champ de Mars. Les Kikous, c'est Stéphanos qui n'oublie jamais de m'encourager du haut de ses 191 km parcourus, c'est Marathon-Yann qui me dit qu'il s'est inscrit après avoir lu mon récit 2016 ainsi que celui de Mustang, c'est Bérénice et d'autres qui me parlent de mes textes, c'est Vik le presque tout nu qui me demande des poèmes (exaucé, Vik), c'est le Rag qui me survole amicalement, c'est dg2 qui porte longuement la flamme Kikouroù et qui vient discuter un moment avec moi... pardon de ne pas tous vous citer mais je ne suis pas Prévert.

Le hamster se contente d'un confort relatif, il trouve que les toilettes sèches sont vraiment top. Les garçons aiment même pisser dans une gouttière. Josette, issue d'une tribu franque de la forêt d'Ecouves, semble à l'aise dans ce milieu, la rusticité des commodités lui rappelle la ferme de ses grands-parents.


Le hamster se contente d'un simple lit de camp pour récupérer sous la tente des Kikous... Oups ! pas de lits cette année dans l'aire des furieux en rouge, la France est semble-t-il en marche et il n'est plus question de s'allonger. Ni d'allonger les biftons d'ailleurs car le ravito tourne au spartiate. Même le Pepsi est allégé en sucres, ce dont les hamsters en mal de glucides s'aperçoivent à leur grand dam. C'est pô grave, le hamster est brave et il est là pour transformer sa souffrance en euros pour le bien des petits n'enfants. Un euro du km, ça a d'la gueule quoiqu'on en dise. 


Marche et rêve 
2ème partie


Il est 20h30, nous sommes sur la brèche depuis plus de dix heures, Josette n'en revient pas, elle a atteint ses 50 km et se sent capable d'aller d'atteindre les 60km mais avant, gros repas avec Annick. J'apprends l'abandon inopiné de mon Namtar auquel je ne porte décidément pas chance. Il me poutrera plus tard...

La nuit s'installe et progressivement une nouvelle épreuve se met en place, c'est la plongée dans le dur. Contrairement à Annick qui défaille à un moment mais revient vite danser sur le volcan, Josette n'a aucun coup de mou mais ce n'est pas cela qui la tracasse...


Ouille ouille ouille ! Dans la tente kikoue, Josette réalise l'étendue des dégâts : chaque pied s'est couvert d'une demi-douzaine d'ampoules, c'est pas des arpions, c'est les Champs-Élysées la nuit ! Quant à moi qui n'ai jamais d'ampoules, j'en découvre trois belles en changeant de chaussettes. Protch ! l'une d'elles vient de céder, libérant un liquide légèrement coloré. Je scotche ce que je peux et remets mes pompes. Mon épouse fait ce qu'elle peut comme soins. "La prochaine fois que je change de chaussettes, la peau des pieds va partir avec !" Elle décide finalement qu'elle n'enlèvera plus ses croquenots. Ses grolles, c'est plus des godasses, c'est des boîtes à œufs ! Et ça brûle, et ça crame, et ça fume ! Tant pis, nonobstant ses ancêtres Francs, ma femme descend de véritables Vikings de Falaise du côté de son père, ce ne sont pas ses pieds qui vont l'empêcher de marcher, mais boudiou que ça fait mal !


A la suite de chaque arrêt, le redémarrage est lent et pénible mais après quelques centaines de mètres, le rythme est trouvé et, grâce à nos bâtons, nous ne descendons pas sous les cinq à l'heure. 

La nuit s'est installée et les foulées se font plus mécaniques, notre rythme qui a l'heur d'être assez régulier grâce aux bâtons se rapproche de celui des autres même si les fusées comme Stéphanos ou Vik nous passent régulièrement. 

Aux environs de 1h00 du matin:
Josette et Annick pour les 110 000 euros récoltés
Photo No Finish Line Paris

Du côté des proches, tout semble aller pour le mieux, le Mustang trottine doucement vers ses 121 km tandis que François semble bien parti pour les 150 km qu'il atteindra effectivement. Quant à Katia, elle ne s'aperçoit pas tout de suite qu'elle réalise un exploit : alors qu'elle désirait parcourir 120km au mieux, elle en court 151, ce qui la placera à la 4ème place féminine à seulement deux tours de Patricia.B mais aussi à la première place de notre groupe ornais.

La nuit des morts-vivants (G.Romero)

La deuxième partie de la nuit est la plus dure, l'envie de dormir étreint le hamster fatigué, son regard est glauque, sa conversation rare, ses intestins en bataille et sa tête embrumée. Il rêve éveillé et voit partout des Chinois faisant des selfies devant la Dame de Fer, des fêtards danser autour d'un bus, des Africains vendeurs de Tour Eiffel miniatures et un type venu d'on ne sait où attendre on ne sait qui sur le même banc vêtu d'un costard et pourvu d'une simple valise. Le Hamster sait alors qu'il hallucine car comment imaginer qu'un homme qu'il vienne de Syrie ou d'Irak puisse passer le jour et la nuit sur le même banc face aux fêtards, aux limousines et aux Ferrari ; comment imaginer une telle détresse face à la Tour Eiffel ?

La nuit s'enfonce dans la nuit et les Chinois disparaissent, les fêtards s'évanouissent, les Ferrari tournent, elles (arf !). Seul le type en costard reste assis sur son banc. J'ai des sacrés coups de moins bien et je dois me faire violence pour rester à la hauteur de mon épouse qui passe les 70 puis atteint les 80km. "Allez Josette, on se le fait ce double marathon : 84,4km et on s'arrête."

François, Mustang, Josette, Annick

Le double marathon est atteint dans la matinée. Gros arrêt thé citron. Que faire ? On est un peu tapé... Et si nous nous reposions dans la tente réservée aux coureurs du 24H ? Hou, cinq lits pour une centaine de concurrents, le luxe ! Nous nous couchons tête-bêche sur le seul lit disponible. Au bout de trois quarts d'heure, nous sommes pris par le froid. Les machines tournent à vide, le carbu manque grave... Que faire ? Nous mettons une couche supplémentaire de vêtements et nous repartons crânement histoire de nous réchauffer. 

Rejoints par Annick, nous prenons notre temps, ma femme est vraiment contente de ce qu'elle a fait et moi je suis très fier d'elle. Annick boucle ses 90 km en notre compagnie, elle a deux tours d'avance sur nous. A un quart d'heure de la fin, je m'aperçois que notre couple frise les 90 km et j'en avertis les filles. C'est le grand démarrage ! Nous montons à plus de six à l'heure en poussant sur les bâtons et en oubliant le gonflement des pieds et les ampoules. Acharnés de la marche, nous dépassons Stéphanos qui va vers la victoire d'un pas de sénateur entouré d'un groupe de copains. Nous passons la ligne : 89,976km, on a encore du temps ! Nous fonçons jusqu'au signal de fin du 24h00.

360m plus tard, il est 10H00. Nous avons dépassé les 90km et nous nous assoyons non sans avoir déposé notre marque prise au dernier passage. En attendant le juge officiel, nous regardons d'un air béat les nombreux coureurs qui participent à la version open de la No Finish Line. Certains applaudissent en passant, ça fait chaud au cœur.


J'ai fait la No Finish Line avec mon épouse. No finish Line, c'est un peu notre vie à nous, rien qu'à nous.






Texte rédigé en écoutant les 117 premières sonates de Scarlatti interprétées par Scott Ross.