dimanche 6 août 2017

Les insectes de la Vanoise - Troisième partie

Les orthoptères

On va faire court car ces fameux orthoptères sont en fait les sauterelles et les criquets qui, si on ne les cloue pas au sol, ne cessent de sauter çà et là sans répit. Seule une Decticelle montagnarde a bien voulu poser. C'est une espèce essentiellement alpine, on lui donne d'ailleurs aussi le nom d'Analote alpine, sa couleur varie du vert au noir en passant par le brun. Le spécimen présenté est bien sûr une femelle au vu de sa longue tarière (Ben non, ça ne coupe pas, c'est pour pondre !)

Anonconotus alpinus

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Les hyménoptères

Hyménoptère veut dire "Ailes membraneuses". Cet ordre regroupe, entre autres, les guêpes, les abeilles, le tenthrèdes et même les fourmis (mais si, les fourmis ont des ailes mais seulement les mâles et les femelles qui ne volent qu'une fois dans leur vie). Je ne suis pas allé jusqu'à photographier les abeilles et bourdons du coin mais j'ai plutôt préféré faire des clichés des espèces qui ne m'étaient pas familières. Enfin, je vais faire exception pour l'Ammophile des sables que l'on rencontre dans toute la France ou presque à un grand nombre d'altitudes. Celle-ci était partie faire ses emplettes en volant et était revenue à pied en traînant sous elle une grosse chenille qu'elle avait préalablement paralysée avec son dard dans le but de la plonger dans le trou qu'elle avait creusé quelques temps auparavant, la chenille devant servir de garde-manger à la future larve de l'ammophile issue de l’œuf pondu dans ledit trou. Mon intervention photographique lui ayant provisoirement fait lâcher sa proie, on observera que l'Ammophile des sables me regarde d'un œil torve mais ne cherche pas pour autant à me faire goûter de son dard...

Ammophila sabulosa

A la fin d'une longue randonnée sur les limites du parc de la Vanoise, je me promenais à environ 1800 m d'altitude ; le soir approchant, l'ombre commençait à envahir le versant sur lequel je me trouvais, j'admirais les fleurs fort nombreuses quand je vis que des dizaines d'entre elles étaient habitées de Megalodontes cephalotes. Ces jolis hyménoptères, le soir tombant, se logent dans les fleurs qui vont se refermer à la faveur de la nuit, ce qui les met à l'abri des prédateurs nocturnes. Pas bête... A noter que cette espèce de l'Est, plutôt montagnarde se trouve aussi à certains endroits du département de la Manche et dans le Finistère.

Megalodontes cephalotes

Et maintenant trois espèces de Tenthrèdes qu'on appelle aussi Porte-scies à cause de l'organe de ponte femelle qui possède une "scie"qui incise les feuilles des plantes hôtes pour y déposer les œufs à l'abri. Les larves des Tenthrèdes sont appelées "fausses chenilles" à cause de leur ressemblance avec les larves de papillons. Pour commencer, Tenthredo notha que l'observateur distrait pourrait prendre pour une sorte de guêpe :


Tenthredo notha

Très élégante, la Tenthredo caucasica cinctaria semble être essentiellement une espèce alpine en ce qui concerne notre pays.

 Tenthredo caucasica cinctaria

Plus courante mais très discrète, Rhogogaster punctulata se fond aisément dans la verdure, celle-ci s'est laissé approcher sans bouger, apparemment confiante dans ses capacités de camouflage :

Rhogogaster punctulata

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Les diptères


On va dire les mouches... Certaines sont d'une grande beauté comme la Volucelle zonée, d'autres ont un physique plus ingrat comme le Sicus ferrugineus, toutes sont fascinantes. Commençons par la Mésembrine de midi belle mouche noire à la base des ailes couleur or ainsi que le dessous des yeux et l'extrémité des pattes. On la rencontre partout, ses larves, élevées sur les excréments, ont la particularité de manger les larves des autres mouches. L'adulte, elle, se contente de butiner.

Mesembrina meridiana

A l'instar de nombreuses mouches syrphides, la Cheilosia illustrata essaie de se faire passer pour plus dangereuse qu'elle ne l'est, en l'occurrence pour un bourdon. Pour cela, elle ne lésine pas sur les poils, même à la base des yeux. Elle est cependant bien inoffensive.

 Cheilosia illustrata

Eurithia anthophila a l'air moins sympathique avec les poils hérissés de son abdomen. Elle fait partie de la grande famille des tachinides qui ont pour particularité de pondre leurs œufs sur les larves d'autres espèces d'insectes. Le but c'est évidemment que le bébé tachinide dévore ladite larve, bien souvent une chenille ou une fausse chenille. Certaines espèces sont d'ailleurs utilisées en lutte biologique contre les insectes ravageurs. Pas jolie mais bien utile.

 Eurithia anthophila

Pour terminer cette petite revue des insectes de la Vanoise, j'ai choisi de vous présenter une belle dame aux yeux verts qu'on trouvera généralement en montagne : Philipomyia aprica. Au grand restaurant de l'alpage, madame et monsieur Philipomyia se gavent de nectar et de pollen sucrés puis comme beaucoup d'espèces après un bon repas, ils s'accouplent. Tout le monde a fait cela mais là où ça se gâte, c'est que, délaissant son compagnon, madame Philipomyia va ensuite chasser le bétail paissant paisiblement dans les prairies pour lui pomper du sang en vue de la fabrication de ses œufs. 

Philipomyia aprica







mardi 1 août 2017

Les insectes de la Vanoise - Deuxième partie

Les coléoptères

Eux, on les connaît bien. Chacun a appris à l'école qu'ils ont deux ailes et deux élytres comme la coccinelle. Nous allons commencer par un petit coléoptère au nom pétaradant : le Clairon des abeilles. Non, sa fonction n'est pas de réveiller les abeilles le matin pour qu'elles aillent au turbin, c'est plutôt de pondre ses œufs dans les nids d'abeilles sauvages. Les larves du Clairon vont ensuite se nourrir en dévorant les œufs et les larves présents dans le nid. Les abeilles domestiques, plus à cheval sur le ménage, ne craignent généralement rien tant que leur ruche est bien tenue.

 Trichodes apiarius

Passons maintenant aux chrysomelidae, une famille de coléoptères qui donnent des maux de têtes à ceux qui essaient de les identifier tant sont importantes les variations de couleur à l'intérieur d'une même espèce (J'en ai moi-même identifié trois espèces dans mon petit jardin normand : Herbacea, Americana, Bankii). En fait, pour savoir à qui on a affaire, il faut regarder le kiki du monsieur dont la taille peut parfois atteindre les deux tiers ou plus de la longueur totale de son corps. Enfoncés les ânes et autres mustangs.
Commençons par Oreina collucens :

Oreina collucens

 Puis  la Chrysomèle alpine des Composées identifiable plutôt par la plante sur laquelle elle se trouve que par sa couleur :

Oreina cacaliae

Et enfin Oreina gloriosa identifiée aussi par son hôte :

Oreina gloriosa

Passons aux cetoniidae. Vous connaissez certainement la Cétoine dorée, bel insecte vert métallisé qui séjourne peut-être dans votre jardin et dont les larves sont malheureusement confondues avec celles du hanneton alors qu'elles sont d'excellents auxiliaires pour la formation du compost ; eh bien, j'en ai déjà photographié des spécimens partiellement ou totalement rouge foncé. C'est pourquoi, quand j'ai photographié l'insecte qui suit, j'ai cru à une variation naturelle de la couleur de Cetonia aurata. Que nenni, il s'agissait en fait d'une Protetia cuprea bourgini. Désolé, cette cétoine n'a pas de nom plus facile à retenir.

Protetia cuprea bourgini

Et maintenant, trois coléoptères qu'on a peu de chances de rencontrer en dehors des zones montagneuses. D'abord, le Dascillus cervinus qui se présente fièrement à vous du haut de ses 11 à 12mm. Il faut dire qu'il est unique car il est le seul représentant de sa famille (dascillidae) en Europe. Il vit essentiellement au voisinage des fleurs des régions montagneuses à proximité des ruisseaux.

 Dascillus cervinus

Voici ensuite la verte et fort jolie Cicindèle des Alpes. Ce petit prédateur mangeur de fourmis et autres petits insectes vit sur des espaces dégagés caillouteux ou sablonneux. On peut la rencontrer au pied des névés. Sa larve est une piégeuse qui s'enfonce dans un trou qu'elle creuse, ne laissant dépasser que l'extrémité de ses mandibules. Gare à qui passe à proximité ! En faisant des recherches sur cet animal, je me suis aperçu que cette Cicindèle était quasiment la sœur jumelle de la Cicindelle verte des pinèdes, une espèce américaine en voie de disparition et donc protégée.


  Cicindela gallica

Et pour finir ce chapitre, le gros Pachyte à quatre taches, un cérambycidé habitant les zones montagneuses pourvues de conifères. Celui-ci a été photographié à un peu plus de 1600m d'altitude.

  Pachyta quadrimaculata

mercredi 26 juillet 2017

Les insectes de la Vanoise - Première partie

Plutôt que de vous imposer une looongue soirée diapos sur le thème de ses vacances dans les Alpes, Papy Lutin vous invite à une balade entomologique située entre 1500 et 2700m d'altitude où vous trouverez des insectes communs ou plus rares mais toujours beaux et surprenants.


Les Lépidoptères

Oups, restons simples, vous les connaissez sous le nom de papillons. En juillet, ils couvrent les alpages et rendent fous les lutins qui aimeraient bien qu'ils se tiennent tranquilles de temps en temps comme le Machaon rencontré jusqu'à 2700m d'altitude mais dont je n'ai jamais pu faire un cadrage correct. Dommage pour sa longue double queue et les couleurs à la base de ses ailes. Ce papillon est très courant, vous l'avez certainement rencontré tournant autour de vos plants de carottes ou de persil que sa belle chenille verte et noire à pois orange se fait un plaisir de dévorer.

 Papilio machao

J'eus plus de chance avec son cousin proche le Flambé, autre porte-queue qui, lors de la période des amours, organise une partie en groupe au sommet d'un relief pour l'accouplement. Après bien des déboires, j'ai pu en pister un qui s'était isolé et qui butinait tranquillement. 

 Iphiclides podalirius

Encore un cousin du machaon (papilionidés) : l'Apollon dont le mâle est un gros macho qui sécrète un petit bouchon lors de l'accouplement qui verrouille l'appareil génital de la femelle condamnée à n'avoir dans sa courte vie de papillon qu'une seule partie de pattes en l'air alors que monsieur va continuer de batifoler jusqu'à sa mort.

 Parnassius apollo

D'une autre famille mais d'une forme et d'une taille proche de l'Apollon, le Gazé, tout blanc et délicatement nervuré est un as de l'accouplement. Le mâle, contrairement à ce pithécanthrope d'Apollon, honore madame (ou mesdames) de nombreuses fois sans leur boucher le kiki, ce qui donne à chaque fois une ponte. Dans des conditions expérimentales, pour un seul couple, on a obtenu 15 pontes en deux semaines pour un total de 1278 œufs (voir ici).

 Aporia crataegi

A propos de ces deux derniers papillons, j'ai assisté à une drôle de scène : Alors que je photographiais un Apollon, un Gazé s'est subitement précipité sur celui-ci et s'est posé dessus en mimant un accouplement. L'Apollon s'est aplati comme s'il se soumettait puis le Gazé s'est soudain envolé, peut-être en s'excusant et en prétextant une mauvaise vue, allez savoir...

 A l'assaut ! Oups !

Houlà, maintenant, avec le Moiré aveugle on aborde les papillons fiers de leurs racines, celui-ci ne se trouve que dans les Alpes ou à proximité. Gageons qu'il ne dédaigne pas la fondue et le génépi...

 Erebia pharte

Autre papillon alpin, le Nacré des Balkans qui ne vit que dans les Alpes et les Balkans (ben oui...). Il a comme plante-hôte la pensée sauvage très présente sur les pentes alpines.  

 Boloria graeca

Autre nymphalidae plus répandu mais plutôt cantonné à l'est de la France, la Mélitée noirâtre dont le nom est dû à la teinte sombre de la face interne des ailes mais dont la face externe présente une bien jolie géométrie.

Melitaea diamina

Et maintenant, deux petits malins de la famille des Azurés (parce que les mâles sont bleus au niveau des faces internes des ailes). Tout d'abord, l'Argus bleu que j'ai souvent rencontré en grand nombre en train de butiner de la crotte, ce qui ne doit pas lui donner une bonne haleine mais ce qui lui apporte de précieux nutriments. Sa chenille se fait dorloter par certaines espèces de fourmis en émettant une sécrétion sucrée que les fourmis lèchent et qui atténue leur agressivité. En échange, les fourmis protègent la chenille de ses prédateurs. C'est bien connu, la lèche permet de se garantir une place confortable en société.

 Polyommatus icarus

Autre papillon azuré, l'Azuré des mouillères qui vit toujours proche d'une zone humide où il trouve sa plante hôte : la gentiane pneumonanthe. Une fois qu'elle a boulotté assez de graines de gentiane, la chenille de l'Azuré des mouillères se laisse tomber au sol et, quand elle croise des fourmis du genre myrmica attirées par le miellat que ses glandes dorsales sécrètent, elle émet des phéromones imitant à la perfection les phéromones émises par les fourmis elle se fait transporter dans la fourmilière où elle s'installe tranquillement pour se nourrir des œufs et les larves des fourmis qui n'y voient que du feu. Une fois rassasiée, la chenille se nymphose puis se transforme en un papillon qui va vite fait quitter la fourmilière avant qu'on s'aperçoive des dégâts. Le papillon présenté sur la photo est une femelle qui est brune (avec des reflets bleus selon la lumière) alors que le mâle est d'un beau bleu. La partie externe des ailes est très différente, proche de celle de l'Argus bleu.

 Maculinea alcon

L'Hespérie de l'échiquier fait partie de cette famille de papillons (Hesperiidae) aux caractères primitifs et au vol vif. Leurs chenilles, pour se métamorphoser à l'abri, s'enroulent dans des feuilles qu'elles fixent avec des soies.

Carterocephalus palaemon

Je termine ce tour d'horizon non exhaustif des papillons de la Vanoise par deux espèces nocturnes. D'abord la Panthère. Tout papillon nocturne qu'il puisse être, on peut facilement l'observer en plein jour. 

Pseudopanthera macularia

Et pour finir, un papillon à tête de chauve-souris : le Bombyx du chêne que j'ai trouvé à environ 1900m d'altitude ce qui n'a pas laissé de m'intriguer car les chênes ne poussent pas à cette altitude. En fait, ce papillon présent dans tout le pays est un opportuniste dont la chenille peut vivre sur les chênes, les arbres fruitiers et de nombreuses espèces d'arbustes.

Lasiocampa quercus



lundi 17 juillet 2017

Goodbye George


George Romero est mort... et bien vivant pour tous ses fans.

George Romero n'est pas seulement le créateur du film de morts-vivants, il a produit dès 1968 (La nuit des morts-vivants) une critique au vitriol de la société américaine poursuivie dans son deuxième film (Zombie 1978) qui se passe dans un centre commercial où les morts continuent d'errer comme ils le faisaient du temps de leur vivant. Parmi l’œuvre modeste mais déterminante de ce maître de l'horreur, nous noterons l'excellent "Territoire des Morts" (Land of the Dead 2005), véritable plaidoyer pour la différence dans lequel les morts-vivants, devenus le gibier d'américains surarmés, finissent par revendiquer leur identité ainsi qu'un territoire pour y vivre-mourir dignement.


lundi 10 juillet 2017

Tour des Glaciers de la Vanoise 2017

Je profite des vacances du Lutin d'Ecouves pour squatter son ordinateur et raconter la vérité. Pour une fois, nous allons éviter les rodomontades inutiles et l'humour de salle de garde propres à ce triste individu avec lequel j'ai le malheur de partager un corps vieillissant.

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Dès mon arrivée au camping de Pralognan, une semaine avant l'épreuve, j'ai senti que quelque chose n'allait pas. J'avais pourtant bien effectué ma préparation physique, j'étais raisonnablement en forme et les signaux psychologiques semblaient être au vert. Pourtant, chaque matin de la semaine précédant la course, alors que je m'apprêtais à partir en randonnée avec mon épouse, je ressentais une sorte de brume m'envahir, comme si mon corps et surtout ma tête renâclaient à démarrer. L'aspirine ou la douche fraîche n'y faisaient rien, j'avais l'impression d'habiter à côté de chez moi. Et puis cette envie irrépressible d'aller me coucher...

Après soixante et un an de vie commune avec mon corps et ce triste sire de Lutin, je commençais cependant à assez bien me connaître. Il fallait se rendre à l'évidence, je souffrais de stress, je distillais de l'adrénaline en continu. Je m'étais mis la pression, situation rarissime en ce qui me concerne.

Dès la deuxième randonnée, je m'aperçus que j'allais m'attaquer à forte partie. Je tenais à grimper les sept premiers kilomètres de la course allant de Pralognan au Col de la Vanoise, histoire de prendre la mesure de ce qui m'attendait. Au bout de presque trois heures de rando et 1000m de dénivelé, je n'étais pas vraiment rassuré : le jour de la course, j'allais devoir grimper cela de nuit en moins de deux heures et cependant en garder sous la semelle pour gérer les 66km restants. La beauté du paysage ne laissait pas de m'émerveiller mais ne me rassurait nullement...


Hébergeant Katia et Sandrine pour le week-end du trail, je demandai à mon épouse de ne rien leur révéler de mon état psychologique histoire de ne pas leur mettre de pression. La course serait suffisamment dure pour que je ne partage pas mes doutes.

Le samedi, rejoints par Mickaël qui logeait dans le bourg, nous avons fait un rapide tour du village avant de nous rendre au briefing d'avant course non sans prendre la mesure de ce que nous étions face à la nature alpine qui n'avait pas l'aimable modestie de notre Normandie.

Photo de ma Josette

"Ce n'est pas un trail, c'est une aventure humaine..." Ça commence bien ce briefing, le directeur de course n'y va pas par quatre chemins : "Nous n'avons prévu des cars de rapatriement qu'aux 36ème et 50ème km, le reste n'est pas accessible par la route, si vous vous faites une cheville à la Vanoise ou à l'Arpont, il faudra rentrer par vos propres moyens, pareil si vous vous mangez une barrière horaire !"

Je regardai autour de moi, la majorité des personnes présentes étaient des types ayant trente-cinq ans de moyenne d'âge, taillés comme de triathlètes. Les quelques filles participant à ce 73km étaient du même acabit. J'avais envie de m'excuser et de m'éclipser discrètement. Mais non, Mickaël m'appelle coach et les filles m'ont toujours fait confiance en ce qui concerne l'entraînement. Mon rôle jusqu'ici n'a pas été de les améliorer mais de les pousser à croire en elles afin qu'elles prennent conscience de leurs possibilités. Ce n'était pas le moment d'exprimer des doutes.

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Dimanche quatre heures trente du matin, le directeur de course en rajoute une couche comme qui dirait :"Mettez trois épaisseurs, il est tombé de la neige ce week-end, attention, c'est trempé là-haut et ça glisse, j'espère que vous y verrez quelque chose car on nous annonce du brouillard, bonne chance pour ceux qui iront jusqu'au bout !"

Merci pour la pression ! Nous partons avec huit minutes de retard. Nous sommes environ six cents dont les neuf dixièmes sont comme nous pourvus de bâtons. La première barrière horaire se situe à 6h30 après 7700m de course et 1095m de dénivelé positif. Je pousse sur mes bâtons, adoptant un rythme de marche rapide, essayant de me maintenir à un bon quatre à l'heure. La montée aux Fontanettes fait mal ainsi que celle vers les Barmettes. La brume nocturne combinée à la chaleur de mon corps créent une buée qui couvre vite mes lunettes. Ne pouvant prendre le risque de courir en aveugle, je les fixe à mon équipement en attendant que la buée s'évacue. Arrivé aux Barmettes, mes lunettes ont disparu. Il faudra faire avec. Je peux encore lire l'heure sur ma montre, c'est toujours ça.

La pente jusqu'au Lac des Vaches est plus douce mais très caillouteuse. Souffrant d'hallux valgus aux deux pieds, je commence à ressentir des brûlures à chaque fois que l'articulation de mes gros orteils entre en contact avec une pierre. C'est le genre de douleur que l'on ressent quand au réveil on heurte malencontreusement un pied de lit alors qu'on cherche ses chaussons... Aussi douloureux que cela puisse être, ce sera la seule vraie douleur qui me gênera tout au long de ma course, mes bâtons m’évitant certainement les  douleurs aux cuisses et aux genoux.

Le Lac des Vaches est un passage mythique de ce trail, on le traverse par le milieu sur un chemin fait de pavés de schiste. Le paysage dominé par la Grande Casse qui culmine à plus de 3800m y est majestueux... quand le temps est dégagé. Malheureusement, tout est pris dans la brume et nous progressons le nez dans le guidon. C'est dans la dernière montée avant le Col de la Vanoise que je fais ma première chute, face contre terre, le plexus en contact avec une aspérité rocheuse. J'ai le souffle coupé mais pas de dégâts.

Photo prise deux jours après la course

Allez, encore un effort, j'arrive au premier ravitaillement après 1h45 de marche forcée, il y a encore du monde derrière. Je m'arrête moins de cinq minutes mais plus longtemps que mes trois camarades que je ne reverrai plus. Ils ont entre 39 et 45 ans, s'ils ont moins d'expérience que moi, ils ont une meilleure récupération et surtout un mental à toute épreuve. Moi aussi j'ai eu 45 ans, moi aussi j'ai aligné mon coach de presque vingt minutes lors de mon premier marathon. C'est l'ordre naturel des choses.

J'ai trois heures pour rejoindre le refuge de l'Arpont, la première partie de cette étape est plutôt facile et d'ailleurs, le dénivelé durant ces 15km n'est que d'environ 400m. Le soleil apparaît fugitivement derrière un sommet, je fais mon unique cliché de la course à ce moment-là :



Nous quittons ensuite ce plateau humide et brumeux pour nous rapprocher des glaciers et finalement progresser dans des chaos de moraines schisteuses. Le temps est froid et l'atmosphère sombre, chaque plaque de roche est une mini patinoire, il faut deviner sa route parmi les rochers tout en regardant où l'on met les pieds. Deux chutes sur le dos plus tard, j'arrive au refuge de l'Arpont au 21ème km. J'ai parcouru le tronçon le plus facile de tout le trail. Le refuge est pris dans un épais brouillard, on ne voit strictement rien du paysage. Je me restaure et demande aux bénévoles où on en est en ce qui concerne la barrière horaire, ils m'indiquent qu'ils n'ont pas d'ordre à ce propos. Bizarre...

Le prochain refuge est au 36ème km mais lors de ces quinze nouveaux kilomètres, j'ai à monter environ 1000m et à descendre le même dénivelé. Les quatre heures maximum accordées par l'organisation ne sont pas de trop, ça monte et ça descend sévèrement, le terrain est de plus en plus difficile sans parties propres à la récupération. Je progresse souvent seul dans une purée de pois quasiment londonienne. De temps à autre, j'aperçois des spectres errants de coureurs mais aussi des randonneurs couverts de grandes bâches imperméables qui surgissent dans cette quasi-nuit tels des dieux psychopompes prêts à faire passer les âmes de ceux qui s'égarent en ces lieux.

Je doute beaucoup durant cette partie fantomatique de la course. Mon rythme est certes régulier mais plutôt lent. Tour à tour, je me vois éliminé pour cause de dépassement de barrière horaire en plein milieu de la course ou au contraire arrivant enfin à Pralognan, brandissant mes précieux bâtons en signe de victoire.

Il m'arrive cependant d'avoir de brefs échanges avec d'autres coureurs mais globalement, je cours seul ce qui n'est pas vraiment une bonne chose pour un esprit grégaire comme moi. Je n'ai jamais beaucoup aimé ma compagnie, ce qui m'a toujours poussé à aller vers les autres par peur de l'introspection. 

Un rayon de soleil, j'arrive au refuge du Plan Sec avec environ 40 min d'avance sur la barrière. Je suis rasséréné, je m'octroie une bonne dizaine de minutes d'arrêt ravitaillement, m'enfilant deux verres de soupe coup sur coup et mangeant ce que je trouve sur la table. Je repars plutôt en forme dans une longue descente qui est suivie par une sévère montée effectuée pour une fois en plein soleil. A mes pieds, un grand lac de retenue aux eaux bleu-vert, devant moi la glorieuse nature alpine. J'aurai droit à presque deux heures de soleil après avoir ressenti le froid, l'humidité, le vent ou respiré l'épaisse brume qui colle aux poumons et obscurcit les esprits. 

Je me dirige vers le refuge de l'Orgères. J'ai deux heures trente minutes pour effectuer quatorze kilomètres pour seulement 700m de montée mais aussi plus de 900m de descente parmi les cailloux et les rochers. Quatrième chute sans gravité pour l'organisme mais non sans conséquence pour le mental. Je sais que de nouvelles chutes favorisées par le manque de vigilance dû à la fatigue pourraient m'être très préjudiciables, je deviens prudent et cela me ralentit.

A proximité de l'Orgères où se situe la dernière barrière horaire (50 km pour 11h de course), je suis rejoint par un coureur de mon âge qui reconnaît en moi un collègue V3. Nous descendons une forêt en rencontrant des promeneurs qui nous induisent en erreur, nous faisant croire que le refuge est proche. Je regarde ma montre, nous ne sommes plus qu'à un quart d'heure de la barrière horaire, mon avance d'une demi-heure a fondu comme neige au soleil et je ne vois rien arriver. Mon compagnon regarde son GPS et me dit qu'il reste deux km. "Ça peut le faire lui dis-je s'il n'y a plus de montée..." Une jeune femme nous passe à toute allure comme si le Diable la poursuivait. A peine a-t-elle disparu que nous abordons un véritable mur que nous grimpons à la glorieuse allure de 2 km/h. "C'est cuit, dis-je à mon compagnon."

Nouvelle descente puis brutale remontée vers le refuge, les deux V3 sont accueillis par un bénévole souriant qui leur annonce que leur course est finie. Presque un quart d'heure de retard malgré la demi-heure d'avance au Plan Sec. 

Rétif aux règles comme bien des gens de ma génération, mon camarade d'infortune me dit qu'il a envie de poursuivre la course malgré sa mise hors classement. Je n'ai pas mal aux jambes, seuls mes pieds me font souffrir. J'ai assez de caisse pour parcourir les 23 derniers kilomètres. J'ai cumulé 3000m de montée et plus de 2500m de descente. Le plus dur reste à faire avec le col de Chavières mais cela reste à la portée de mon corps.

De mon corps, pas de mon esprit. La brume du fatalisme a pénétré mes pensées. Je m'assois sur un banc. La jeune femme qui m'avait passé à toute allure un peu plus tôt vient me trouver. "Je me suis fait recaler pour un peu plus de cinq minutes, m'annonce-t-elle, c'est la deuxième fois que je me fais arrêter à Orgères."

Je la regarde, elle a l'âge de ma fille, elle est jolie et reste souriante car elle sait qu'un jour elle y arrivera. Ce ne sera pas mon cas. Les sables du temps filent entre mes doigts.

La sévérité des barrières horaires ou l'épuisement ont stoppé près d'un quart des coureurs. Je me réfugie dans le car qui est plein mais passablement silencieux. Le voyage de retour dure plus de deux heures, mes jambes me font finalement mal à cause de la chaleur régnant dans le car et de la position assise. Je retrouve mon instinct grégaire et engage la discussion avec un jeune Montmartrois de trente-six ans qui se dit débutant en course à pied comme moi à son âge. Nous discutons entraînement et je lui prodigue des conseils qui semblent l'intéresser. J'ai toujours aimé échanger et partager. Sauf avec moi-même.

De retour à Pralognan, je retrouve ma chère femme qui m'annonce que Sandrine a bouclé les 73km en 14 heures, ce qui la situe à la 19ème place féminine. Je considère cela comme un exploit personnel, voilà qui devrait lui donner confiance en elle. Au sortir de la douche, je vois passer Katia qui termine une heure et demie après Sandrine, à la limite de ses possibilités physiques et surtout respiratoires mais menée cependant par son mental en acier. Un quart d'heure plus tard, malgré de nombreuses chutes, Mickaël termine en presque seize heures de course mû, m'a-t-il dit, par le souvenir de son père qu'il admirait et chérissait ; de cette manière, il n'a jamais couru seul et je trouve ça beau...

Le repas du soir est chiche, les organismes ont été secoués et l'appétit se fait attendre. J'ai presque honte de manger quasi normalement. En tant que coureur, je ne suis pas très fier mais en tant que coach, je suis admiratif envers ces trois-là. Je n'ai pas transmis pour rien.

Le lendemain matin, Katia et Sandrine se préparent à partir. Mon épouse et moi restons encore une semaine. Nous croisons une dame d'un certain âge quoique très sportive avec laquelle nous avons déjà échangé. Elle demande des nouvelles de la course, Josette lui énumère les exploits de mes jeunes camarades car il s'agit bien d'exploits si l'on considère l’extrême difficulté de certains passages et la grande sévérité des barrières horaires.

"Et le père, qu'est-ce qu'il a fait ? dit la dame en me regardant."

Me voilà papa de deux belles blondes de 39 et 45 ans... Si j'avais encore quelques illusions, je n'en ai plus ; je dois vraiment faire mon âge.

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Trois jours après la course :
Le Lac Blanc, à proximité du Refuge de Péclet-Polset* (2500m)



*Dernier ravitaillement à 11km de l'arrivée


vendredi 16 juin 2017

Le Lutin a mauvais genre




Ayant longtemps enseigné la grammaire et l'orthographe aux petits lutins, j'ai toujours été chatouilleux et méfiant en ce qui concerne toute réforme visant à modifier ce que l'on a mis des siècles à fixer. C'est pour cela que j'ai traité par le mépris la réforme de 1990 qui ne faisait que prêter à confusion : passe pour écrire évènement à la place d'événement mais que dire de féérie à la place de féerie, des fées, j'en connais mais pas des féés ! C'est vrai que nénuphar est une erreur des grammairiens du passé (nénufar est un mot persan donc pas de ph grec) mais dans ce cas-là, écrivons camellia (terme scientifique) puisque camélia est à la base une faute d'orthographe d'Alexandre Dumas fils. Et l'accent circonflexe, on le vire bien des u et des i mais seulement quand il n'y a pas de risque de confusion (du et dû par exemple). Pareil pour les verbes en eler et eter, on supprime la consonne double sauf quand ce sont des verbes courants. En gros on rajoute de nouvelles règles avec de nouvelles exceptions... Super la simplification !

Voilà pourquoi, au début, j'ai trouvé ridicule qu'on essaie de féminiser à marche forcée certains termes masculins. Pourquoi pas une maçonne qui monte un mur de briques mais qu'elle se soit portée acquéreuse de ciment m'arrachait un peu les tympans. Et pourquoi docteure (université et médecine) alors qu'on avait déjà doctoresse (médecine seulement) ? 

Cela dit, je me suis documenté et suis tombé, entre autres, sur les travaux d'Aurore Evain qui a enquêté sur le devenir du mot "autrice" que je pensais être un simple néologisme égalitaire. C'est ainsi que j'ai découvert qu'en latin existaient bien les termes d'auctor et auctrix et que de ce dernier se forgea le mot autrice qui fut employé durant tout le Moyen-Age ainsi qu'à la Renaissance.

Si au Moyen-Age l'acception d'autrice était légèrement différente, dès la Renaissance on parla d'autrices en tant qu'écrivaines.

Et puis... et puis arriva le XVIIème siècle et la création de l'Académie Française (1634) gérée uniquement par des hommes. Il y eut un long débat épistolaire entre des écrivaines comme Marie de Gournay (1565-1645) et des écrivains comme Guez de Balzac (1597-1654) surnommé "le Restaurateur de la Langue Française" et, devinez qui gagna à la fin ? 

C'est ainsi que, en 1694, quand le premier dictionnaire de l'Académie Française parut, un certain nombre de termes féminins s'évanouirent dont le terme autrice qui recouvrait une profession trop noble pour posséder un féminin, semble-t-il.

On voulut bien concéder l'usage du mot actrice pour comédienne car celle-ci interprétait les textes d'auteurs supposés masculins alors que des autrices dramaturges ont bien existé à la Cour de Versailles comme Catherine Bernard (1662-1712) tout comme des compositrices comme Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) ont bien œuvré lors du Grand Siècle. 

Le XIXème siècle n'étant pas vraiment un siècle féministe, les mauvaises habitudes se sont pérennisées Et c'est ainsi qu'in fine, plusieurs générations abreuvées au Lagarde et Michard depuis 1948 n'ont eu que des auteurs de romans, de poésie et de théâtre à se mettre sous les mirettes. Exit nombre d'autrices oubliées ou dont le nom est juste évoqué comme la remarquable poétesse Louise Labé (1524-1566) :

Baise m'encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m'en un de tes plus savoureux,
Donne m'en un de tes plus amoureux :
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.

 
Lagarde : - Je ne sais pas ce que vous en pensez cher collègue mais ce genre de poésie ne me semble pas convenir aux jeunes esprits...
Michard : - Tout à fait d'accord cher ami, il ne manquerait plus que les jeunes filles lussent ce genre de vers et, s'échauffant la bile, en vinssent à jeter leurs soutiens-gorges au visage de leurs professeurs.

© Editions Bordas

Dès les années 70, curieux de nature, je m'étais bien posé la question : pourquoi n'y a-t-il pas plus de femmes dans les Arts ? J'ai entendu maintes fois cet argument : "Elles ont la maternité, cela leur suffit, elle n'ont pas besoin de créer." La réponse est maintenant plus évidente : les femmes qui, malgré les restrictions de leur temps, ont réussi à créer ont été largement effacées de la mémoire collective et le nettoyage a même eu lieu au niveau du dictionnaire.

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Les travaux d'Aurore Evain m'ont permis de me rappeler quelques quasi-disparitions de termes féminins que j'avais effectivement remarquées. En guise de conclusion, j'en citerai deux :  

Matrimoine (orthographié matrimoyne) cité entre autres dans un livre sur les coutumes anglo-normandes du XIème au XIVème siècle. (David Houard 1776) ou dans un contrat de mariage en Anjou (1619)
Concernant matrimoine, je ne résisterai pas à livrer cette citation de l'Echo de la Mode du 21 janvier 1968 (p69) qui pensait le terme récent :
Matrimoine, subst. masc.[Sur le modèle de patrimoine] Le «matrimoine»? un mot fabriqué qui restera dans les dictionnaires sous cette définition simple: tout ce qui dans le mariage relève normalement de la femme.

Trobairitz : Ces femmes nobles poétesses des XIIème et XIIIème siècles ont existé parallèlement aux Troubadours mais le terme Trobairitz est tombé en désuétude alors que celui de Troubadour a traversé le temps sans encombre.
Pour les Trobairitz, voir cet article du Lutin.
Pour les Troubadours, voir cet autre article.