lundi 7 novembre 2011

Preuves d'Automne

Jeudi
Enfin la pluie. Cette sécheresse m'avait littéralement vidé de ma substance. Dix-huit minutes depuis chez moi, j'arrive à la Plaine déserte pourvu d'une énergie nouvelle et, après avoir fait un tour de piste, j'enchaîne les deux cents mètres à des rythmes oubliés.

C'est comme si l'énergie était revenue subitement avec la pluie. Chaque départ est ponctué d'amples mouvements de bras qui me hissent à une allure à laquelle la souffrance ne peut m'atteindre.

Le premier virage est inondé et mes semelles frappent impitoyablement la piste dont les larmes constellent mes chevilles. Encore cent mètres et c'est déjà la fin. 

Je descends à peine en rythme durant le demi-tour suivant et c'est à nouveau l'accélération. La bruine forme comme un linceul diaphane et frais que je pénètre avec énergie mais sans jubilation.

Je connais cet état, ce détachement. Un jour de décembre, alors que la neige recouvrait les pistes, j'avais couru et paisiblement conversé avec une ombre. Il y a des jours plus étranges que d'autres et ce jeudi de novembre en fait partie.

Depuis si longtemps, je perds de la substance mais aujourd'hui, la pluie me préserve de la sécheresse de l'existence.

Après cinq bons kilomètres de jaillissement, je me résous enfin à repartir de la Plaine. Je commence ma saison de cross dans deux jours. 

Samedi
Je ne sais pas très bien ce que j'ai fait hier et me voilà en pleine campagne mais cette fois-ci, je ne semble pas seul. Le départ est donné.

A presque cinquante-six ans, je deviens enfin raisonnable et tout se passe bien. Je compte douze côtes parmi les prés et les bois. C'est dur mais c'est pour cela que je m'y plais. Dommage, il ne pleut pas. La fraîcheur et le gris de l'automne apaisent cependant un peu les douleurs de l'été.

Ma montre affiche un rythme étonnamment régulier et je termine le cross sans faiblir. J'ai eu l'impression d'aller vite alors que je sais très bien que je m'enfonce chaque année dans les profondeurs du classement. Est-ce cela vieillir : avoir l'impression d'aller vite alors que le monde vous dépasse encore et encore jusqu'à vous laisser enfin dans les tourments de l'immobilité ?

Ces gens, je les aime sincèrement et je n'aurais manqué cette soirée pour rien au monde. Le cross de l'après-midi ne m'a pas éprouvé et la fatigue ne me tracasse pas outre mesure.

Le vin est parfait. Je ne serai jamais connaisseur mais je sais apprécier le soleil qui a baigné la vigne. La pluie, elle, se remet à tomber. Ce n'est pas une souffrance mais je me retrouve à nouveau à la Plaine dans la pénombre d'une soirée d'automne. Il est temps que je rentre. Mes amis, je les retrouverai demain.

Dimanche
D'aucuns m'envient cette faculté de chuter dans le sommeil. C'est comme une conscience qui se suicide. Le noir. Rien avant et rien après.

Je suis déjà en forêt et je cours. C'est presque une fuite. J'attends à peine les autres, c'est une transgression. Les monts sont pris de face et nous cumulons bientôt près de mille mètres de dénivelé mais pourtant je ne ressens pas les douleurs inhérentes aux lendemains de compétition. 

Je vais parfois très vite, frôlant à peine racines et roches. De longues, très longues montées me rappellent à la réalité et je perçois ainsi mieux les autres.

La dernière descente, je la fais seul, m'égarant une fois de plus pour un court moment. Je vole et la forêt bruisse.

Deux heures quarante-trois et je sors de la brume pour entrer dans la chaleur utérine de l'amitié. Un verre de bière à la main, je suis moi. Je me suis.




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