vendredi 24 septembre 2010

L'Optimum


...à Khanardô dont j'essaie honteusement de plagier le style

J'ai pris une bonne avance sur l'Optimum grâce à cette longue descente...
Les descentes ont toujours été ma spécialité. Mes partenaires sont généralement épouvantés de voir de quelle façon je dévale ou plutôt  de quelle manière je tombe en glissant d'un caillou à l'autre sans faire beaucoup d'efforts pour me rattraper. Certains pensent que c'est de la technique. Ce n'en est pas. D'autres pensent que c'est du courage ou de l'inconscience.
Ils se trompent tous. Je n'ai aucun mérite. Je ne ressens simplement pas la peur. Un accident dans ma jeunesse m'a amputé de cette faculté pourtant indispensable à la préservation. Quand un danger se présente devant moi, je vois juste un grand trou noir mais rien d'effrayant... un néant d'où ne peuvent surgir que des événements sans relief.
Je sais que je vais la payer cette descente ; mes jambes de semi marathonien ne sont pas adaptées aux efforts de longue haleine. Tant pis...l'enjeu est trop important, il fallait que je prenne de l'avance, étant un mauvais grimpeur, je n'avais pas le choix.
Pour le moment, tout va bien, l'Optimum étant proche, le terrain devant moi continue de descendre raisonnablement tout en  restant plat à l'arrière. L'effet est saisissant quand je me retourne, ce que je fais peu car je dois à chaque instant surveiller mes appuis.


Le ravitaillement. Je ne puis rester trop longtemps, le terrain évoluant à chaque minute. Il faut bien que je me restaure... Tout va bien, les Natifs qui tiennent le stand ont une bonne tête de moins que moi et parlent lentement d'une voix grave et traînante.
Je sors mon téléphone de ma ceinture. Ma femme, au bout du fil me confirme ce dont j'étais sûr de toute façon : le sol de la maison reste bien ferme. Je la rassure ; cette fois-ci encore je finirai dans les temps.
« Rien ne m'arrête puisque je ne vois rien, chérie !
- Fais quand même attention... »
Je finirai dans les temps, je l'ai toujours fait, c'est ma spécialité depuis si longtemps...


Très jeune, malgré ma petite taille, je gagnais des courses aux enjeux futiles grâce à ma pointe de vitesse fulgurante. A l'époque, il ne s'agissait que de résoudre des problèmes bénins liés à des maladies infantiles ou à un manque de nourriture. L'Optimum ne s'était pas encore visiblement mis en marche.
Malheureusement, le Grand Mouvement avait démarré trop tôt pour moi. Je dus participer à des courses de plus en plus longues dès l'âge de dix ans à cause de l'état de transparence d'un membre de ma famille.
Tant qu'on ne voyait qu'à travers ses mains, je n'avais que des courses courtes et faciles à effectuer. Je les gagnais facilement sans avoir à affronter trop les dénivelés. Malheureusement, le propre du Mouvement, c'est son accélération progressive. Il me fallut affronter un nombre de plus en plus grand d'épreuves de plus en plus difficiles alors que j'entrais à peine dans l'adolescence.
C'est vrai, ce n'était pas juste. J'étais trop jeune mais aucun autre membre de ma famille n'était apte à courir par la faute d'affections diverses contractées lors d'immobiles et dangereux voyages.
Ce qui devait arriver arriva, je m'engageai sur une épreuve hors gabarit, compte tenu de mon âge, et je me retrouvai face à un mur que je ne pus gravir, griffant les parois en hurlant silencieusement. Loin de là, quelqu'un devenait totalement invisible aux yeux de ses proches.
La chute fut brutale. Le traumatisme crânien qui en résulta me priva d'un ensemble de sens et de sentiments, ce qui ne perturba que peu ma vie.  Personne ne m'en voulut. J'étais le plus jeune de la famille et, à quatorze ans, je ne pouvais assumer seul le fardeau. Le silence tomba tel un rideau de culpabilité diffuse. Nul n'en reparla.

 
Je quitte le poste de ravitaillement précipitamment, je viens de m'apercevoir que la voix des Natifs vient de monter d'un demi-ton. Ça sert d'avoir l'oreille musicale ! Il est temps de repartir.
Conséquence de mon arrêt, le terrain recommence à grimper, ma jambe droite, rebelle aux montées  commence à me faire mal. Ce n'est pas gênant, je vis avec cette douleur depuis l'âge de six ans ; elle est la conséquence d'un trail perdu par mon père en Algérie à l'époque où il pratiquait les compétitions internationales. Cette douleur ne s'exprime que dans les montées et m'oblige simplement à progresser suffisamment rapidement pour éviter les déclivités trop importantes.
Je n'arrive pas à retrouver un rythme suffisant pour descendre même si la pente reste acceptable. Mes jambes en subissent cependant les conséquences et se mettent à durcir. Les cailloux du chemin semblent devenir plus agressifs et chaque choc contre l'extrémité renforcée de mes chaussures m'occasionne une gêne articulaire croissante. Perdu dans mes pensées car concentré sur la douleur, je ne m'aperçois pas que le dénivelé positif s'accentue dangereusement. Ce n'est qu'au ravitaillement suivant que je m'aperçois que je suis en train de gravir ce que l'on peut désormais appeler une montagne.
Le Natif qui m'accueille n'a pas dix ans mais fait déjà ma taille et, surtout, il est accompagné d'un chat à longues  pattes qui doit bien faire cinquante centimètres de haut !
J'essaie de rester le moins longtemps possible mais je dois me restaurer un minimum pour affronter les dizaines de kilomètres restants de l'épreuve.
Je repars précipitamment. Je cours, je dois courir mais tout dans mon être réclame la marche. D'autres concurrents commencent à me doubler. Les premiers marchent à grands pas, les suivants trottinent puis le mouvement s'accélère : je sautille en grimpant d'un rocher à l'autre alors que d'autres coureurs me passent à pleine vitesse.


Un village, quelques spectateurs longilignes m'encouragent d'une voix aiguë. Mon portable sonne. Ma femme a attendu le temps qu'elle pouvait pour ne pas m'angoisser outre mesure mais maintenant, il faut qu'elle m'alerte : le sol de la maison est devenu gluant et le pied du plus jeune de mes enfants est pris. Elle ne cherche pas à m'affoler mais je perçois dans sa voix un appel au secours. Tout mon être se mobilise en un instant, un flot d'adrénaline coule dans mes veines, mes jambes transcendent la douleur ; je me remets à courir en ahanant, en criant presque ma rage de vivre, ma haine envers l'injustice de ce chaos qui nous oblige à nous battre sans répit.
Je ne peux l'abandonner, pas cette fois ! La colère me submerge. Pas cette fois ! Plus jamais !
Quelques coureurs me passent encore en descendant alors que je continue à monter mais la tendance s'inverse doucement. Le temps passe et je me mets à trottiner sur des faux plats montants.
Une femme au corps luisant et noueux vient de me doubler, elle ralentit soudain pour se retrouver à ma hauteur. Son instinct de mère lui permet de deviner pourquoi je cours ainsi les dents serrées. Elle m'encourage doucement, je ne peux pas répondre, concentré que je suis sur la régularité de ma progression. Elle me comprend et pose sa main sur mon avant-bras. Le flot d'énergie féminine transmise à mon corps me fait presque trébucher, je souffle un faible « merci » mais c'est dans mon regard qu'elle lit mon infinie gratitude. Elle sourit. Son Optimum est très proche et elle s'envole en descente alors que je monte encore légèrement, mais de plus en plus vite.

 
Les Natifs du dernier ravitaillement n'ont pas le temps de me voir passer, leurs réflexes sont trop lents. Je me sers seulement en eau et repars à fond de cale.
Soudain, c'est la grande bascule, le terrain reprend sont dénivelé négatif. Je cours dans mon domaine. Je passe entre les jeunes arbres, slalomant tel un skieur. Je saute de rocher en rocher, mon œil analyse chaque appui un dixième de seconde avant l'impact du pied, la douleur disparaît, remplacée par la sensation aérienne d'une euphorie que rien ne peut endiguer. L'absence de peur, l'absence de sentiment me fait peser vingt kilos de moins.
Je descends, je vole et rien ni personne ne peut me rattraper. L'Optimum est à ma portée. La vallée est proche.
Je regarde mon téléphone dont les formes ont laissé de profondes marques au creux de ma main droite. Je n'ai plus besoin de lui, ma femme n'appellera pas, elle sait que je sais. J'aperçois un jeune ruisseau qui serpente aimablement à ma gauche, j'y jette mon portable qui se met aussitôt à l'abri dans un creux sous la berge.


La partie est gagnée pour cette fois-ci, je n'ai pas besoin de franchir la ligne d'arrivée pour le savoir, je me permets même de transmettre un surplus d'énergie à un concurrent livide que je trouve agrippé à un rocher.
Je vais retourner chez moi. Le monde est à nouveau plat.


Note : J'ai emprunté le concept d'Optimum au roman "Le monde inverti" Christopher Priest.

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