mercredi 21 septembre 2011

La Plage II

« C’est l’eau ! C’est à cause de l’eau ! »

Ce n’est pas des yeux qu’il a au milieu de sa peine lune Bertrand, ce sont des soucoupes.

J’arrête un moment de me passer de l’huile sur les pieds (Mais nom de Dieu, ai-je vraiment toujours couru pieds nus ?). Mon expression interrogative fait rire mon camarade.

« Mais oui que je te dis, c’est dans l’eau ! T’as déjà essayé de te balader de nuit, non ?
    - Ben oui.
    - Et alors ?
    - Comme tout le monde, je me suis retrouvé dans mon lit le lendemain matin.
    - J’ai retourné le problème dans tous les sens et ça ne peut être que ça !
    - Ça ne tient pas debout ton truc, Bertrand ; c’est vrai que personne ne vit la nuit ici, mais si c’était l’eau, on dormirait aussi le jour.
   - Et si le soleil empêchait ce putain de somnifère d’agir ?
   - Possible mais l’eau, on en a besoin et sans ces bouteilles d’un litre distribuées par les natifs, je ne sais pas ce qu’on deviendrait.
   - On peut s’en priver un jour pour essayer. Et puis il y a la bière... non, mauvaise idée, ça fait aussi dormir. Il faut essayer ; je veux voir la plage la nuit.
    - Toi, tu m’étonneras toujours ! Il y a peu, tu me disais qu’on était tous morts et maintenant, tu es assez vivant pour forcer la nuit.
    - A propos de forcer, Aline m’a encore agressé sexuellement et je me suis laissé faire. Je te raconte… »

******

Une journée sans boire avec ce soleil éternel, j’aborde la soirée de mauvaise humeur mais l’insistance de Bertrand et ma curiosité l’ont emporté.

« Je ne me suis pas lavé, des fois que ça passe par la peau…
    - Pas la peine de me le dire, Bertrand. Tu peux t’asseoir plus loin ? »

On est là comme deux glands à regarder le coucher de soleil. Quelques autres résidents musardent sous l’incendie de carte postale puis retournent tranquillement vers leur bungalow dès l’apparition des étoiles.

« Tiens, les étoiles, elles sont trop normales ! Même si je ne sais pas qui je suis ou qui j’étais, je sais que je suis un scientifique. Je vois ce genre de choses. Ces étoiles, elles sont toujours à la même place ! Ça fait peut-être des années. C’est pas normal.
    - Tu parles à un sportif, Bertrand ! C’est des étoiles pour moi, c’est tout.
   - Te fais pas plus con que tu l’es. Tu sais bien que tout ça n’est pas normal sinon, tu ne serais pas là avec moi.
   - Pas faux, et puis tes conversations scientifiques m’ont toujours plus intéressé que tes ébats.
    - A propos d’ébats, il faut que je te raconte… »

******

La nuit n’est pas bien profonde vu qu’une énorme pleine Lune se lève bientôt au-dessus de la dune. La marée est basse, vraiment très basse. Nous marchons les pieds caressés par les vaguelettes d’un océan atone.

Au bout d’un moment, je ressens comme une lassitude, je m’en ouvre à Bertrand.

« Moi c’est pareil, cette saloperie est dans notre sang, une journée sans boire, c’est pas assez. On va bientôt se retrouver au pieu sans rien comprendre. »

Au moment où nous décidons de quitter l’estran, j’aperçois une masse sombre dans l’eau. Elle avance légèrement plus vite que les rides paresseuses de la mer, comme si on la poussait.

Un corps. Nous nous précipitons et arrivons à l’instant même où il s’échoue.

Un coup à l’estomac, mes poils se hérissent.

« De Dieu Bertrand ! Regarde ! C’est quoi ça ? »

Un long tube souple de couleur rosâtre est en train de se détacher du corps. Bertrand se précipite mais le tube lui échappe dans un sifflement. Il revient vers moi et m’aide à tirer le corps hors de l’eau.

Un primo-arrivant. Ou plutôt une. Pas un cheveu sur le crâne, pas un poil. Je contemple un moment son anatomie. Elle n’a rien d’exceptionnel, ses proportions sont banales et certains détails indiquent qu’elle est loin d’être une jeune fille. Un léger renflement au-dessus du pubis montre même qu’elle a certainement eu au moins un enfant. Dans son imperfection, elle m’est pourtant émouvante.

« Ben mon cochon, on croirait que t’as jamais vu une fille à poil ! On fait quoi maintenant ? Tu crois qu’on peut la réveiller ? »

Je me penche sur la femme et saisis doucement sa tête. Elle me vomit soudain sur les mains. Un liquide rose. Elle tousse, tousse puis ouvre subitement les yeux. La lumière lunaire ne me permet pas d’en distinguer la couleur exacte mais ce regard est très clair tout en étant particulièrement intense.

De la peur, de l’incompréhension, elle ouvre la bouche et vomit à nouveau.

« Regarde ! Là-bas, des ombres ! On se tire ! »

Le ton de Bertrand est sans réplique. Il a compris ce qui se passe. Je ne sais pas pourquoi mais il faut que nous quittions l’estran. Quelques minutes plus tard, à l’abri d’un creux dunaire, nous assistons à l’arrivée d’une dizaine de natifs. Deux d’entre eux chargent le corps sur une sorte de traîneau pendant que les autres continuent leur inspection vers le sud.

Bertrand bâille :
« La vache, je ne vais pas tarder à m’étaler. Au moins, on sait comment nous sommes arrivés là. »

******

Un cheval… un cheval assis sur ma poitrine et ma tête dans un étau. J’étouffe. Et je me réveille dans mon bungalow. Manifestement, nous n’avons pas réussi à regagner nos pénates par nos propres moyens.

Je retrouve Bertrand au kiosque. Il a fini son petit déjeuner et il en est à sa deuxième bière.

« Ah la soif ! Tant pis s’ils en mettent dans la bière de leur merde mais c’est trop bon ! N’empêche qu’on a fait un pas en avant. C’est toujours utile quand on est au bord d’un trou ! »
Sa bedaine s’agite, il est de bonne humeur.

Parmi les résidents assis autour de nous, une femme au crâne encore luisant observe son bol d’un air absent. Elle est vêtue de la tunique jaune sable que nous portons tous mais je revois son corps à la lumière de la Lune.

« Ben mon cochon, elle t’a tapé dans l’œil ! Tu devrais en profiter, les premiers jours, les primos jouent aux zombis, ça devrait pas être dur ! »
Je ne m’offusque pas, Bertrand est un grand romantique salace.

J’en suis à mon troisième thé. Je me lève et tourne la tête vers elle au moment où elle quitte sa table. Elle a bien les yeux clairs mais je n’en saurais dire la couleur. On dirait un océan de douleur aux accents changeants.

Deux jours sans courir et je me désunis. Il est temps d’aller sur la plage.



I

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire