jeudi 8 mars 2012

Quatre morceaux de bois

Janvier 1974

Je venais juste d'avoir dix-huit ans et ressemblais plus à un guitariste de Hard Rock qu'au gendre idéal.

"Tu resteras bien manger la soupe ?", la phrase rituelle était lancée par la mère de ma petite amie. Cette invitation ne se refusait pas et je pris place à table en face de la petite sœur qui observait mes faits et gestes avec curiosité.

Jean allait sur ses cinquante ans et occupait la place en bout de table, sa place avec son tabouret et son couteau. 

C'était un homme du bois. Ses mains, dont il était si fier de l'intégrité après toutes ces années de labeur, avaient fabriqué la table à laquelle ses cinq enfants prenaient leurs repas. Les sièges aussi, étaient sortis de son atelier au sous-sol ainsi que les portes, les meubles et autres accessoires en bois. Même les planches à découper étaient son œuvre avec leurs rigoles permettant à la sauce de s'écouler avant de stationner dans une dépression circulaire. La famille eût été chinoise, il aurait confectionné les baguettes destinées au repas...

J'étais encore adolescent et donc rebelle ; je ne partageais pas la culture de ce couple qui m'accueillait mais, malgré tout, j'étais impressionné par cet atelier de menuisier où les innombrables outils attendaient dans un impeccable garde-à-vous que leur maître les sollicite.

Jean vit rapidement que je ne comprendrai rien à son métier et ne chercha pas à me l'expliquer plus avant. Il respectait mon ignorance en la matière.

Respecter, beau verbe empreint d'humanité ; ce fut effectivement un respect mutuel qui s'installa dès lors entre nous avant de prendre progressivement les couleurs de l'affection. Je n'avais plus de père depuis quatre ans et un père ne se remplace pas mais cet homme, grand dans sa simplicité, fut ce qui s'en rapprocha le plus durant les années qui suivirent.

A cette époque, on quittait vite le nid et, une trentaine de mois plus tard, j'emménageai avec ma Josette dans un petit appartement presque dépourvu de meubles. Une cuisine en formica, un tapis, des chauffeuses en mousse et une boîte en carton faisant office de table de salon ; nous étions heureux car chez nous.

L'affaire s'était faite avec l'aide matérielle des deux frères et le feu vert de la maman, mais ma jolie compagne n'avait pas osé l'annoncer de manière directe à son père, préférant déléguer l'ambassade à sa mère.

N'ayant pas les moyens de nous acheter un lit, nous avions opté pour un simple cadre en bois sans pieds et un matelas achetés aux Nouvelles Galeries. Cela suffisait à notre bonheur car les jeunes amours ne se soucient guère des cailloux du chemin.

Nous étions chez nous depuis quelques jours quand nous eûmes une visite impromptue. La porte s'ouvrit sur un Jean hilare, fort ravi de visiter sa deuxième fille en son appartement. Il tenait un sac et quelques outils à la main. Avec son fort accent normand, il annonça qu'il avait appris que nous couchions quasiment par terre, que ce n'était pas sain et qu'il savait ce qu'il fallait faire ; d'ailleurs, il avait fait des pieds pour notre lit à partir de morceaux de bois de récupération.

Il sortit quatre morceaux de bois de chêne habilement ouvragés, se dirigea vers notre chambre et entreprit de visser son travail à notre lit.

Josette était aux anges ; elle, qui craignait le jugement de son papa, avait compris que ces quelques pièces de bois étaient un assentiment. Jean, homme de la terre et du bois respectait avec pragmatisme notre choix de vie commune. Et tant pis si l'on ne passait pas tout de suite devant le maire comme la génération précédente. Du moment que sa fille semblait heureuse...

Un lit pour débuter dans la vie, un lit pour la terminer dans la dignité ; c'est dans un lit de chêne que Jean repose à présent.

Je ne lui ai jamais dit que je l'aimais. Il le savait, cela suffisait.

8 mars 2012


2 commentaires:

  1. lutin,
    j'aime ce que je viens de lire et vous avez eu bien de la chance de rencontrer un tel homme.
    je vous souhaite encore bien du Bonheur!

    Cordialement, jackie (panoramio)

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    1. Merci Jackie,ces quelques mots sont un réconfort.

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