jeudi 15 mars 2012

Miserere Dei, Meus

Chère Maman,


Je suis, grâce à Dieu, en bonne santé. Pour le moment, nous sommes sommairement logés, je dois partager ma chambre avec Papa et tu le sais bien, Maman, je ne puis trouver aucun repos à côté de lui car il ronfle tant ! On croirait une vieille machinerie d’orgue mal entretenue ! 

L’air de Rome me réussit ainsi qu’à mon  cher Papa. Hier, nous sommes allés à l’église Saint-Pierre. Oh, j’aurais aimé que ma chère sœur Nannerl fût avec nous pour admirer tous ces merveilleux édifices à la beauté si régulière comme tant de choses ici.

Voyant les fidèles le faire, j’ai demandé à Papa si je pouvais baiser le pied de la statue de Saint Pierre dans l’église mais comme je suis trop petit (j’ai pourtant quatorze ans !), il a fallu qu’il me porte pour que je puisse y parvenir. Quel malheur de ne pas être plus grand !

Nous avons assisté à la messe et ensuite, suivant les officiels de notre sainte mère l’Eglise, nous avons assisté à un banquet lors duquel nous vîmes sa Sainteté de très près, chère Maman, car nous nous sommes retrouvés à côté de lui, au bout de la table. 

Je suis fou, je le sais ! Il faut que je te raconte comment j’ai procédé : Papa était fort réticent mais j’ai réussi à l’entraîner à ma suite. Il nous a fallu passer  deux portes gardées par des gardes suisses en armes et nous avons dû nous frayer un chemin parmi des centaines de personnes. Nul ne nous connaissait mais nos beaux vêtements et l’aisance naturelle avec laquelle je demandais en Allemand à mon domestique d’appeler les Suisses pour les prier de faire place nous ont aidé à passer les obstacles.

Dis à Nannerl que l’on m’a pris pour un jeune prince allemand et Papa pour mon majordome. Le domestique se garda bien de détromper les gardes. Nous arrivâmes à la table des cardinaux dont l’un était le cardinal Pallavicini. Il me fit signe et me dit en italien : 
« Voulez-vous avoir l’obligeance de me dire qui vous êtes ? » Je lui dis dans sa langue qui nous étions et j’en profitai pour lui présenter les lettres de recommandation que nous avions toujours sur nous et qui lui étaient destinées. « Vous êtes le célèbre jeune garçon au sujet duquel on m’a écrit ? Vous parlez fort bien l’italien, mon garçon. Quant à moi, je sais parler quelques mots dans votre langue… » 
Et son Eminence entreprit de me dire avec un bien comique accent : « ik kann auck ein benig deutsch sprecken. » Papa dut me pincer sous la table pour que je ne rie pas au nez de ce prince de l’Eglise ! Son Eminence nous présenta ensuite à Sa Sainteté qui se trouvait à côté. Celle-ci esquissa un léger signe de tête pendant que nous nous inclinions. Il ne se doutait pas du tour que le farceur que je suis allait lui jouer le lendemain.

Lorsque nous partîmes, je  baisai la main du cardinal ; il me fit un aimable compliment et nous invita pour le lendemain Mercredi Saint à assister à la messe lors de laquelle nous pûmes avoir la chance d’écouter dans les premiers rangs  l’exécution du célébrissime Miserere de Gregorio Allegri.

Tu sais, Maman, que cette œuvre est connue dans toute l’Europe et que l’on raconte qu’aux premières exécutions de l’œuvre lors de la Semaine Sainte, il y a bien cent quarante ans, les femmes enceintes accouchaient subitement et les plus fiers seigneurs se pâmaient comme des demoiselles. La pièce du vieux Gregorio était si jalousée par le Vatican que l’interdiction fut faite de la copier sous peine d’excommunication et aujourd’hui encore, il n’est pas permis d’entrer dans la Chapelle Sixtine avec une plume et du papier les jours d’interprétation du Miserere.

Mais tu sais, chère Maman, comme ton fils est fou ! Je n’eus pas besoin de papier et, si cette musique est fort belle, sa structure est très simple et ton fils a recopié de mémoire toute la partition une fois revenus, Papa et moi, à notre logis. Dis à Nannerl, ma sœur aimée, que je lui ramène un trésor de la cité du Pape et que, pour ce faire, j’ai bravé l’excommunication ; ça va l’impressionner.

Je vous embrasse mille fois, Maman et Nannerl. Papa vous embrasse tout autant ; enfin, il faut vous dire la vérité, il ronfle déjà. 

Avec toute mon affection, votre cher fils et cher frère,

Wolfgang Amadeus

Gregorio Allegri (1582-1652)
Miserere
 


Rassurez-vous, Wolfgang ne fut pas excommunié et le Pape leva l'interdiction portant sur le Miserere dès l'année suivante...

Cette lettre honteusement apocryphe a été rédigée par le Lutin d'après de véritables courriers de Wolfgang Amadeus et Léopold Mozart (1770).

 

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