samedi 10 janvier 2015

Bon anniversours

Photo de la Baronne

Lui c’est Chéri-Nounours, il est arrivé chez moi le 10 janvier 1957, le jour de mon premier anniversaire. C'est mon oncle Alfred qui me l'a offert. Qu'il était beau et doux avec sa tendre fourrure et ses yeux de verre ! Je l'ai tout de suite adopté et il partagera mon lit jusqu'à mes douze ans. 

Le problème, c'est qu'il a aussi partagé mes jeux, et jouer avec un jeune lutin, ce n'est pas de tout repos. C'est ainsi qu'il a découvert le parachutisme du haut de l'immeuble où j'habitais. Enfin, je veux dire qu'il a d'abord expérimenté la chute libre avant de sauter avec un matériel plus adapté.

Il m'a aussi servi de cible, placé au fond du couloir de l'appartement. Il a dû ainsi supporter fléchettes à bout métallique et autres projectiles comme les flèches à bout ventouse tirées par mon grand arc à corde en nylon (la modernité !).

Il a aussi connu des tentatives d'incendie à la colle scotch (très marrant, j'adorais l'odeur) et diverses autres tortures comme la crucifixion, pratique que m'inspirait le catéchisme auquel j'allais chaque semaine. Je n'ai jamais cherché à le décapiter car je l'aimais.

Voilà pourquoi mon ours en peluche perdit ses beaux yeux marron et la quasi totalité de sa fourrure, laissant même apercevoir la paille au niveau de la tête et des membres. Les diverses éventrations avaient failli avoir raison de son intégrité corporelle. La bourre du ventre étant partie, le tissu avait fini par se déchirer et mon cher ours faillit se résigner à voir disparaître ses membres inférieurs. 

C'est à cette époque (j'avais dix ans) que ma grand-mère intervint. Elle confectionna un pull rouge au crochet qu'elle fixa solidement au corps de mon compagnon, assurant ainsi une cohésion définitive entre ses  deux parties. Elle lui tricota même une petite cravate bleue et deux yeux minuscules qui lui donnèrent un éternel regard de drogué.

C'est en sixième que je me mis à grandir de deux centimètres par mois et il fallut un jour se rendre à l'évidence, il n'y avait plus de place pour lui dans mon lit de 70. Il élit donc domicile sur une chaise où je finis par le laisser tranquille, devenant moins guerrier à mesure que je grandissais.

De mes un an à mes douze ans, j'avais bavé, transpiré et certainement laissé d'autres traces de déjections sur ce pauvre ours qui avait aussi connu la boue et la poussière, la pluie et la neige ; or, étant constitué de bourre et de paille, il ne pouvait être lavé.

Constatant le triste état de crasse et de délabrement du jouet qu'on n'osait plus qualifier de peluche, ma mère me proposa un jour de jeter cet antique haillon qui traînait sur ma chaise. A l'époque, je faisais déjà dix centimètres de plus qu'elle ; je la regardai d'un air sérieux et lui dis :
"Si tu mets Chéri-Nounours à la poubelle, je t'y mettrai aussi..."

Ma mère n'insista pas.

Depuis ce temps, ce patient plantigrade a toujours siégé quelque part dans ma chambre. Il fallut bien que mon épouse l'accepte, ce qu'elle fit de bonne grâce. Il fut un père pour les ours de mon fils et un motif d’amusement pour ma fille. Je le présenterai un jour à ma petite-fille...

En 2001, à la faveur d'un douzième déménagement, je l'ai installé sur le dossier d'une chauffeuse rouge foncé à droite de mon lit et il y est toujours, m'observant chaque soir de son regard fixe de camé. Il semble cependant vivre paisiblement sa retraite d'ours. 

Aujourd’hui, nous avons 117 ans à nous deux. Bon anniversaire Chéri-Nounours.





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