jeudi 21 octobre 2010

Amanita Phalloides

Jean Maubert
Inspecteur de
la Police du Roy                       

à Monsieur le Comte Antoine Raymond de Sartine
Lieutenant Général de Police de Sa Majesté




Monsieur le Comte, 


Si je me permets d'avoir l'honneur de vous adresser ce rapport de police sans que cela ne passe par la voie hiérarchique habituelle, c'est que l'on m'a assuré que la triste nouvelle que je vais vous conter concerne une personne qui a eu l'heur de compter parmi vos familiers.

En effet, ledit Johann Schobert, compositeur au service de Monseigneur le Prince de Conti n'est pas un inconnu pour Monsieur le Comte et je me suis laissé dire que vous appréciiez fort sa musique novatrice et particulièrement ces charmants quatuors pour clavecin et cordes si gracieusement français composés par le plus parisien des compositeurs Silésiens.

Il serait temps que je vous narrasse les faits tels qu'ils se déroulèrent :

En ce jour de la Saint Louis de l'an de grâce 1767, le Sieur Schobert avait arrangé une partie de plaisir avec sa femme, un de ses enfants âgé de cinq ans et quelques amis parmi lesquels il y avait un médecin. Ils étaient au nombre de sept et allèrent se promener dans la forêt de Saint Germain en Laye.

Monsieur Schobert, aimant les champignons à la fureur, en cueillit pendant une partie de la journée.
Le soir, se rendant à Marly, la compagnie entra dans un cabaret, demandant que l'on apprête les champignons. Le cuisinier dudit cabaret refusa de les cuire, prétextant qu'ils étaient de la mauvaise espèce.
Piqués au vif par ce refus fort peu amène du maître queux, les amis gagnèrent le Bois de Boulogne où le maître d'hôtel d'un autre établissement leur fit la même sorte de refus.

Le médecin, ami du Sieur Schobert, assurant que les champignons étaient bons et que ces rustres gâte-sauce étaient des ignares, la compagnie finit par se rendre à Paris chez Schobert qui leur donna à souper les champignons apprêtés par sa servante qui profita elle-même de la fricassée.

Ce n'est qu'à midi passé le lendemain qu'un voisin alerté par des râles a trouvé la maisonnée étendue sur le parquet dans les convulsions de la douleur et luttant contre la mort.

L'enfant était déjà décédé. Monsieur Schobert vécut encore quatre jours, sa femme ne fut défunte qu'une semaine plus tard. Quelques-uns ont vécu jusqu'à dix jours mais aucun n'en a réchappé.

Monsieur Schobert laisse un enfant en nourrice sans ressource mais je ne laisse pas de croire que l'éducation du deuxième fils du défunt musicien de Monseigneur de Conti sera assurée car de puissants protecteurs se pencheront  avec magnanimité sur le berceau de cet orphelin victime d'une si mauvaise fortune.

Voilà donc mon rapport, Monsieur le Comte, croyez bien que je suis fort marri d'avoir à vous annoncer si terrible nouvelle.

Je vous prie d'accepter, Monsieur le Lieutenant Général, toute l'expression de mon plus grand dévouement au service de la police de Sa Majesté.


Jean Maubert


Johann Schobert (1735-1767)
Quatuor "Avril" 1er mouvement (Ref)

1 commentaire:

  1. Heureusement, aujourd'hui il existe le "protocole Bastien" inventé par le médecin éponyme que mon père a très bien connu, justement dans ces mêmes années.

    (http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bastien_(m%C3%A9decin))

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