vendredi 6 juillet 2018

Trail des Rescapés

Port du Palais

Il est des lieux qui vous appellent, il est des îles auxquelles on appartient. Il y a pile dix ans, je découvrais Belle-Ile-en-Mer lors du Trail des Naufragés, une "petite" course de 72 km (et 1900m de D+ !!!) entre amis organisée en l'honneur du grand Pascal dont c'était alors les 50 ans. J'en avais deux de plus et je pétais le feu ; heureusement car j'avais effectué les 30 derniers km en m'hydratant exclusivement à la bière. Il fallait oser. J'avais fini limite malaise vagal mais j'avais fini.

De ce trail, j'avais gardé un souvenir émerveillé et je m'étais juré de remettre le couvert à l'occasion. Oui mais voilà, en cette fin mai 2018, il s'agissait de fêter les 60 ans du même grand Pascal. Le temps avait passé ou plutôt le temps nous avait passé dessus et ça allait être une autre paire de manchons...



20 mai 2018

De G à D : Christian, Pascal, Eric, Thierry le jeune, Thierry le vieux, Gaëtan, Ricounet, Joël, Ricounette, Jérôme, Katia, Sandrine, Mireille

Il est 6h30 du matin, tout le monde sourit sauf moi, je me demande ce que je vais encore inventer comme excentricité pour me faire mal. J'ai un don pour cela. Bien que je ne me considère pas digne d'un don, je sais pertinemment qu'il y aura toujours quelque chose qui cloche.

Du Gouerc'h à Port Guen, c'est un tout petit bout de route, le reste se fera sur le chemin des douaniers dans le sens inverse d'il y a dix ans. Le soleil montre vite son nez rouge : la journée sera chaude. Le groupe reste uni durant un moment.


La première étape nous emmène à Port Maria à une quinzaine de km de là. Les falaises ne sont pas encore bien hautes mais cependant la Belle ne se livre pas sans efforts de notre part. 


Port Maria, notre Team Assistance auquel je rends un vibrant hommage nous attend pour ce passage délicat. En effet, un effondrement du sentier nous oblige à un peu d'escalade ou à cheminer dans l'eau. No problem, je n'ai pas le vertige.

Photo Barbara

Le ravitaillement suivant et repas du midi se trouve à Kérel après 31 bons km. Nous nous constituons en petits groupes et je cours un bon moment avec Eric, Jérôme, Katia et Sandrine. Ces dernières préparent le 61 km d'Ecouves début juin  (dans deux semaines !) avant de courir les 177km de l'Ultramarin du Morbihan à la fin du même mois. Excusez du peu. Katia me rassure, elle feront ça cool car c'est le hors-d’œuvre avant le Trail des Passerelles (65km) mi-juillet, la TDS du Mont-Blanc en août (125 km) et surtout la Diagonale des Fous en octobre qui ne fera que 164 km cette année avec à peine 10 000 m de dénivelé. Ouf, je suis rassuré les filles ! 


Au bout d'un moment, je distance mon groupe pour gambader seul sur les fabuleuses falaises frangées par un océan allant de l'outremer au turquoise. Une infinité d'azurs propres à soigner les bleus à l'âme. La solitude n'est pas mon amie mais je me surprends à apprécier ce jeu de montagnes russes sur les sentiers de cette magnifique île qui, j'en suis sûr, est hantée par un esprit puissamment féminin, esprit auquel je ne puis résister. Et si Vindilis comme on appelait Belle-Ile au temps des Romains était le nom de cette île du bout du monde où Calypso retint Ulysse durant dix années ? 



J'arrive très joyeux au ravitaillement du midi sur la plage de Kérel. En peu de temps, une grande partie de la petite troupe nous rejoint pour le déjeuner. 

 Photo Barbara

C'est à ce moment que l'euphorie ambiante me fait accomplir l'excentricité du jour : je me confectionne et engloutis deux énormes sandwiches aux rillettes avec plus épais de rillettes que de pain. Je tasse cela avec du taboulé et du riz au lait. J'ai les dents du fond qui baignent dans le gras et j'ai encore un marathon à effectuer sur des chemins plus que raides.

Et d'ailleurs, la remontée en plein soleil après Kérel est très pénible. Je sens illico la charcuterie instaurer un dialogue tendu avec mon estomac et ma vésicule biliaire, discussion qui va, au fil du temps, s'enflammer et dont mon œsophage gardera une cuisante trace tout au long de la semaine qui suivra.

J'ai retrouvé mes quatre camarades du début et je les suis encore avec aisance, je tiens à les faire s'arrêter un instant pour admirer les aiguilles de Port Coton chères à Claude Monet :



Puis c'est la belle plage de Donnant avec ses dunes et ses surfeurs :


Restant un moment sur place, nous sommes bientôt rejoints par le reste de la bande. Au redémarrage, mon système digestif me fait comprendre qu'il va être nécessaire de lever le pied avant d'être obligé de baisser pavillon. C'est à ce moment que le grand Pascal et son chaperon Joël me dépassent frais comme des gardons, gambillant comme des poulains nouveaux-nés. Nous approchons de l'Apothicairerie et du 50ème km.

Le grand Jérôme, s'apercevant de mon état plus qu'incertain marche un moment avec moi pour me soutenir. J'ai les tuyaux en feu mais la marche me fait du bien. De l'Apothicairerie à la Pointe des Poulains, j'ai décidé de ne pas courir et mon système digestif semble d'accord.


Au bout d'un moment, je finis par dire au long quadra qu'il a plus à faire avec des blondes qu'avec un sexagénaire clopinant ; Jérôme rejoint donc les filles et je me dirige tranquillement vers le Phare des Poulains et la célèbre maison de Sarah Bernhardt. A nouveau, cette étrange impression de sérénité m'envahit, je suis seul mais calme, ça ne me ressemble pas.


Des Poulains à Sauzon, il n'y a que cinq km que je parcours seul hormis le moment où je retrouve le grand Pascal, notre impétrant presque poutré toujours accompagné du fidèle Joël, 66 ans et toutes ses jambes. Comme je me sens nettement mieux, je me remets à courir en approchant de Sauzon.


Le dernier ravitaillement a lieu sur le port, je me contente d'eau alors que Pascal qui arrive peu de temps après s'essaie à la cervoise qu'il ne finit pas. On n'est pas encore à la mise en bière car le néo-sexa est solide mais la chaleur et le terrain ont plus qu'entamé sa fraîcheur. Nous ne sommes plus que huit sur le circuit : Eric est parti bien vite, la fumée lui sortant des oreilles, il va arriver les jambes en marbre et le carter à court d'huile mais il va arriver... Jérôme, Katia et Sandrine filent vite effectuer les 13 km de montées-descentes continuelles qui restent rapidement rejoints par Thierry le jeune. Et moi, j'ai bizarrement retrouvé la forme. Il faut dire que les rillettes ont terminé leur voyage de six heures dans mes tuyaux surchauffés. Je me sens ragaillardi, requinqué, ravigoté. Je pourrais suivre mes fées blondes mais je connais la difficulté de la fin du voyage et il fait encore bien chaud... 



Et puis, dix ans avant, j'avais achevé mon périple avec Pascal alors néo-quinqua. C'est donc en sa compagnie que je décide de finir l'aventure. En sa compagnie et celle de son fidèle Joël qui ne l'a jamais quitté. Nous voilà trois sexagénaires marchant en direction du Palais ; Pascal mutique ne produisant qu'un grincement mécanique au niveau d'un genou, Joël et moi devisant sur le temps qui passe et la philosophie de la vie. Ces trois dernières heures sont pour moi un moment de temps suspendu propre à la rêverie où la poésie du temps qui passe adoucit les angles du destin. Belle-Ile me parle à nouveau et ses féminines rondeurs me soulagent de bien des maux.


Pascal est las, éreinté, vidé, rincé, lézardé, fourbu, moulu, recru de fatigue mais pas abattu. Je lui parle de temps en temps et il me répond par de lents gestes économiques. 


Le port du Palais et son petit phare à toit vert sont en vue, la boucle est bientôt bouclée mais il me reste une photo à faire en arrivant à la cité Vauban, ultime étape de notre tour de Belle-Ile-en-Mer :


Qu'elle est longue la route et bien sombre la porte
Ton cœur empli de doute, tu ne sais ce qu'apporte
Cette vie, cette lutte, dure et tendre à la fois
Tu n'en sais pas le but, tu n'as fait que des choix
Dans le rouge du soleil, tu te retournes enfin
A nouveau t'émerveilles : Qu'il est beau le chemin !



Un grand merci à notre Team Assistance : Josette, Mireille et les deux Cathy sans lesquelles cette aventure n'aurait pas eu lieu.


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