mardi 28 septembre 2010

Alerte aux BSN !




Le feu ça brûle et l'eau ça mouille, tous les oiseaux volent dans le ciel
 Les poissons font des bulles et l'herbe est verte dans la forêt
J'me suis acheté un pull, il est en laine et en jersey
Je ne mange plus de pomme car je suis tombé sur un pépin
Après tout j'suis qu'un homme car je cours moins vite que le train

Je n’en peux plus de cette chanson, elle tourne dans ma tête depuis hier soir, cette vieille rengaine des TopBoys devenue l’hymne des BSN.
Le dernier BSN que j’ai massacré n’arrêtait pas de la hurler à tue-tête pendant que j’essayais de l’étrangler, en vain. L’Amour lui donnait un souffle inextinguible et j’ai dû l’achever à coups de pelle, ce qui a ruiné ma moquette. La cervelle, ça s’incruste, il faut voir comme ! La prochaine fois, je ferai comme dans le film "L’Arme fatale 2", je bâcherai le sol avant.
 

Ce matin, mon équipement sera léger car il me faudra courir pour traverser  cette partie de la banlieue et rejoindre le lieu de rendez-vous : couteau de commando, corde à piano et fusil à canon scié en cas de coup dur ; sans compter mes aptitudes en close-combat qui n’ont rien perdu en efficacité malgré mon âge avancé.
Le Guerrier m’attend, pour un conseil de crise. Enfin, un conseil, nous ne sommes plus que deux apparemment…

Je lève la herse qui barre mon entrée : pas de BSN. Il faut dire que toute la nuit, je diffuse du rock satanique à un volume superlatif, ce qui, conjugué à la pénombre suffit à éloigner les Nuisibles. Le jour, c’est une autre paire de manches, « Ils » s’enhardissent et n’hésitent pas à venir se frotter à ma porte en poussant des couinements écœurants.
Une lueur se profile à l’horizon, il est temps. La voie est libre, je pars d’une foulée souple tout en regardant fréquemment autour de moi. Comme à chaque fois, mon esprit vagabonde…


Nous ne nous sommes pas méfiés, le temps avait usé nos sens et notre entendement. Nous vivions depuis si longtemps selon nos coutumes ancestrales, griffant, mordant, frappant à l’envi. Cela n’allait pas bien loin, nous n’avions plus la resplendissante férocité de nos ancêtres mais notre nombre grandissant ne nous permettait plus de donner libre cours à nos instincts. Il avait fallu transiger, émousser nos lames ; ce qui ne m’empêchait pas d’arracher encore quelques membres mais toujours à des Faibles, ce qui compte peu.

C’est dans cette ambiance aussi grise que délétère qu’apparurent les premiers BSN. Ils n’étaient pas des Faibles et avaient le verbe haut. Les moins métalliques d’entre-nous les écoutèrent l’arme baissée et la bouche ouverte. Le discours des BSN était redoutablement efficace, il parlait de bon sens et de respect, de vie en société et de diversité, de cadre de vie et de nature, de héros charismatiques et de héros quotidiens, de croyances et de respect des croyances.

Ceux qui réagirent, dont je fis partie,  énucléèrent bien quelques individus mais la plupart du temps, nous les aspergions d’acide sulfurique, ce qui leur donnait ensuite, un aspect grotesque qui nous faisait bien rire.
Erreur, il aurait fallu leur arracher la langue ! Ces grotesques créatures défigurées ne cessaient de pérorer et leurs couinements d’Amour n’en étaient que plus efficaces car ils inspiraient la pitié aux plus faibles d’entre nous.
Le pire était à venir…

Aveugle que nous étions, nous réagîmes trop tard, le ver était profondément enfoncé dans le fruit, bien plus profondément  que la lame dans le ventre de nos victimes. Les BSN avaient insidieusement pris le pouvoir grâce à leurs interventions écrites ou télévisées relayées par les médias avides de suivisme ; la Férocité, notre mère à tous était reléguée au second plan. Bientôt, on ne put plus ouvertement étrangler, éventrer, lacérer.

Le pire, c’est que ceux qui résistaient à cette vague de guimauve étaient entourés de sollicitude ; on cherchait à les comprendre, à les aimer.
Voilà pourquoi tant de vaillants combattants rendirent les armes et se laissèrent aller, devenant progressivement BSN, comme tout le monde.
Quelques mois encore et les résistants ne furent plus qu’une poignée. Pourtant, la Guerre n’avait pas encore commencé.

Elle débuta comme s’ouvre une fleur de colère au soleil brûlant quand nous apprîmes que notre journal et notre radio avaient été bannis des médias pour cause de non-conformité avec la charte de la Cité. Notre parole était trop crue, comme la viande rouge que nous mangions, habitude honnie  par les BSN, végétariens intégristes.

Habitués au combat, nous fûmes assez efficaces au début mais la Masse eut vite le dessus. Nombre de beaux combattants furent submergés par des flots de BSN qui fondaient sur eux et les inondaient de baisers et de larmes. Les plus forts ne pouvaient y résister et se convertissaient ou mouraient, étouffés sous des tonnes de chair flasque, de sang et d’humeurs visqueuses. Triste fin pour ces gladiateurs dont le destin aurait dû être de mourir debout.

Encore quelques mois et nous fûmes confinés à un seul quartier de la Cité. « Ils » auraient pu nous laisser vivre entre nous mais les BSN sont ainsi, on se doit d’être comme eux ; il n’y a pas de bannissement chez eux, il n’y a que la pensée unique, faite de tolérance, de lieux communs et d’amour du prochain.

Vagues après vagues, ils déferlèrent sur notre quartier-forteresse jusqu'à ce que les survivants se réfugient en banlieue lointaine où la densité plus faible de population rendait les attaques de masse moins efficaces.

Et pourtant, même dans nos bunkers, nous n’étions pas à l’abri d’infiltrations ou de retournements d’alliés. C’est ainsi que, après des années de dépérissement, notre quartier fut investi et notre communauté finit par disparaître du monde connu. Nous n'étions plus que deux à résister aux portes de la Cité : le Guerrier et moi, habitant chacun dans deux zones de banlieue relativement éloignées.


Mon pas est souple et mon bras rapide, le soleil se lève sur la cité endormie et les BSN sont relativement peu nombreux. Leur absence totale de prudence les fait se précipiter sur moi dès qu’ils m’identifient, la bouche en cul de poule et les bras tendus. Je suis un Combattant et ils sont trop lents ; de mon couteau cranté, je les écarte facilement, agrandissant leur sourire béat dans un jet de sang bouillonnant et un gargouillis étranglé.

Ce n’est pas ma première traversée, je me permets même de ralentir et parfois de m’arrêter quelques secondes pour arracher quelques langues. Je sais, il s’agit d’un luxe dérisoire mais je suis joueur, comme tout soldat et rendre muet un BSN est ce qu’il y a de plus beau.

J’approche du bunker du Guerrier, il était temps, le soleil est complètement levé et les BSN sortent dans les rues pour se rendre au travail. Encore un quart d’heure et ma galopade armée se transformait en piège mortel.

Le Guerrier, un maître et un symbole. Une masse de muscles lardée de cicatrices, un sourire carnassier et un œil luisant d’intelligence. A lui tout seul, il a certainement retardé notre déchéance de plusieurs mois.
J’attrape la corde qu’il m’a jetée et grimpe facilement jusque dans son Nid d’Aigle. Il me serre dans ses bras, mes os craquent ; je suis ému.


Pas de banalités d’usage, il rentre  tout de suite dans le vif du sujet :

« Tu sais, mon gars, si je t’ai demandé de venir, c’est pour te dire que je m’en vais… notre place n’est plus ici. La vermine nous aura si nous restons, on ne se marre plus ici. Je ne prends plus de plaisir à faire éclater la tête de ces abrutis comme un melon entre mes mains. Je suis fatigué… Viens avec moi, il paraît qu’il y a un pays libre au-delà du désert entourant la banlieue. Viens mon gars, ne reste pas dans ce trou… »

Je ne dis rien, il me regarde et comprend. Il me connaît, je n’ai pas sa force mais ma ténacité est sans faille. Et puis, je suis trop vieux... Il soupire.

« Je pars cette nuit, je te laisse mon bunker, il est plus spacieux et mieux équipé que le tien. »

Il me serre à nouveau dans ses bras aux biceps immenses. Une de mes côtes cède mais je ne dis rien, envahi par la tristesse.


Maintenant, le soleil est haut dans le ciel et le Guerrier est loin. Son bunker étant en hauteur, mon regard embrasse l’ensemble de la Ville. Une rumeur en monte, un chant ridicule et gluant…

Le feu ça brûle et l'eau ça mouille, tous les oiseaux volent dans le ciel
 Les poissons font des bulles et l'herbe est verte dans la forêt...

Maintenant, je suis seul, « Ils » m’oublient déjà car sans aide, je ne représente plus de danger. Ils se jetteront sur moi s’ils le peuvent mais je n’existe presque plus. Je me battrai jusqu’au bout, jusqu’au terme de ma vie de Combattant, debout mais oublié. Désormais, je suis une Légende.




La situation de départ de cette pochade est empruntée au livre de Richard Matheson "Je suis une légende" (1954)

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