dimanche 3 octobre 2010

Total Abschied Service for U

Total Abschied Service for U

Ce soft, cela faisait longtemps que je le voulais. Je l’avais trouvé à la fin d’une nuit de recherches sur un site que j’avais vainement tenté de placer dans mes favoris. Peine perdue, après le téléchargement, le P.C. avait planté et, après redémarrage, il me fut impossible de retrouver cette maudite page que ce soit dans les favoris ou dans l’historique. Quant à Google, il semblait avoir perdu la mémoire.

"Total Abschied Service For U", drôle de nom pour un logiciel de traitement d’images ! Drôle d’icône aussi, je n’avais jamais vu cela auparavant : le petit portrait qui en faisait fonction pivotait sur lui-même et sa couleur ne cessait de se modifier. Double-clic et là, merveille d’ergonomie : au lieu d’être obligé de cliquer sur les icônes et les onglets, je n’eus qu’à me laisser guider par les messages-bulles qui se déplaçaient tout seuls en m’indiquant quoi faire et où le faire. Je m'amusai d'abord comme un petit fou avec les fonctionnalités qui étaient à plus d'un titre supérieures à celles de Photoshop.
Au bout d'un moment, un message impérieux s'afficha : " Veuillez connecter votre appareil photo." Demande inhabituelle ! Je m’exécutai cependant. "Amélioration de votre firmware." Hou, qu’est-ce qu’il me fait ? "Veuillez déconnecter votre appareil photo." Bon, d’accord ! "Veuillez éteindre votre P.C." OK ! "Bonne nuit."

Vraiment, les gars qui avaient tricoté ce logiciel étaient des marrants ! Bon, ils avaient cependant raison, il ne me restait que trois heures de sommeil à prendre avant de me préparer pour le sacro-saint entraînement du dimanche matin. 


La tête dans le calbut, je sautai dans ma voiture sans omettre d’y mettre mon matériel de trail de base : mes chaussures et ma ceinture porte-bidon comportant une petite pochette pour y insérer mon petit Sony à objectif Carl Zeiss.

J’étais depuis un moment le photographe officiel de notre petit groupe de trailers. J’aimais la Forêt et elle me le rendait bien. Elle me livrait ses couleurs sans retenue… comme une femme amoureuse en quelque sorte. Cependant, je ne réussissais pas très bien les portraits de mes amis. Bien sûr, ils bougeaient beaucoup et ceci expliquait les images brouillées que j’obtenais d’eux la plupart du temps mais il ne m'était pas possible de courir en forêt avec mon Canon pourvu d'un stabilisateur d’image. Je pouvais juste espérer améliorer mes photos, une fois arrivé à la maison.

Ce jour-là, la lumière était plus que moyenne mais je revins quand même avec une bonne trentaine de clichés. Avant même de prendre ma douche, je chargeai les photos sur mon ordinateur et je démarrai mon nouveau soft, T*A*S*F*U. Je n’eus pas grand-chose à faire. Le résultat des prises de vue était sous mes yeux : pas un bougé ! Les clichés de mes camarades étaient superbes. Les gars étaient comme des fauves et les filles semblaient des déesses sylvestres. Je n’exagère pas, moi qui ratais neuf portraits sur dix, j’avais fait un cent pour cent. Pour une amélioration du firmware, c’était plus que réussi !
Je m’empressai d’envoyer les photos par mail aux copains, plutôt fier de moi.


La semaine suivante, tout le monde m’accueillit avec le sourire, je sentis qu’ils m’aimaient un peu plus…

L’entraînement dura trois heures, ce jour-là. Le Boss, un solide Réunionnais installé depuis des siècles en Normandie, ne semblait plus souffrir de son genou et il nous emmena par des sentes impossibles et des parcelles infernales qui nous firent suer sang, eau et rire. La fatigue nous rendait tous euphoriques et la séance bière post-entraînement fut un délire d’anthologie.
Bien sûr, je me précipitai sur mon P.C. une fois rentré à la maison. Merveille, le logiciel m’affichait des portraits cadrés à la perfection de sportifs au sommet de leur épanouissement, chacun semblait avoir rajeuni de dix ans.
Les semaines passèrent et le Forêt  se remit à nous faire croire que le bonheur et la vie étaient éternels. Les tapis de jacinthes sauvages annonçaient l’explosion à venir. Le printemps, toujours un peu tardif chez nous, se préparait à soigner nos âmes.

Pourtant, cette année, cela ne semblait pas nécessaire. Tout le monde allait mieux. Au fur et à mesure des semaines de l’hiver, l’état de chacun n’avait cessé de s’améliorer. Non seulement, les chevilles et les genoux douloureux avaient fini de se signaler, mais les âmes et les corps semblaient guérir des douleurs inévitablement accumulées tout au long du passage des nombreuses années. Le diabète de l’une, les intestins de l’autre, les problèmes psychologiques de certains et les  manies nerveuses des autres : tout avait disparu.

Et mes photos étaient plébiscitées. Je m’étais mis, en plus, à écrire des récits illustrés de nos aventures sportives sur un site dédié à la course à pied. Des milliers de personnes m’avaient déjà lu. Je me sentais aimé.


Un dimanche de mai, alors que je chargeai une fois de plus des photos dans ma machine grâce à l’interface de T*A*S*F*U, le logiciel me signala que la période d’essai de six mois était finie et que je devais désormais m’inscrire pour passer à la version définitive. J’étais habitué aux sharewares et je cliquai plus avant, bien décidé à conserver ce merveilleux soft. Je signai par un clic sans même lire l’accord de licence, comme d’habitude. Puis… rien ! Pas de demande de règlement par carte ou d’inscription par adresse mail. Juste un remerciement. Ce truc était vraiment gratuit, après tout !

La fin du printemps fut exceptionnellement chaude. Parfaitement adapté au froid et à l’humidité, j’étais un piètre coureur estival, c’était bien connu. Un eczéma aux jambes vint compliquer les choses. Je ne supportais que moyennement les conséquences de ce petit problème. D’autant plus que la forme insolente des autres rendait encore plus pénible ce  qui ne restait, après tout, qu’un problème bénin.
Pendant quelques temps, tout se passa plutôt normalement hormis le fait que je dormais assez mal, ce qui finit par nuire à mon équanimité coutumière.
Malheureusement pour moi, mes ennuis ne faisaient que commencer. Un genou douloureux et des problèmes urinaires m’éloignèrent quelques semaines de nos sentiers bien-aimés. Je dus me résoudre à ronger mon frein en tête à tête avec  moi-même pendant que les autres aspiraient à pleins poumons la liberté octroyée par la Forêt.
J'en profitai pour travailler un peu plus les portraits de mes camarades qui se révélèrent encore plus libres et plus beaux. Ils éclataient de santé alors que ma guérison se faisait attendre. Je leur en voulais presque...


Mon état s'améliora toutefois suffisamment pour que je puisse enfin reprendre le chemin sylvestre. Mon retour fut salué par des rires et des embrassades et, pour une fois, mon appareil fut utilisé pour prendre des clichés du héros du jour, moi en l’occurrence.

Une fois rentré à la maison, T*A*S*F*U me réserva une drôle de surprise. Toutes les photos sur lesquelles j’apparaissais étaient brouillées. Enfin, pas vraiment, mon visage y était en quelque sorte déformé et comme peint de couleurs malsaines. Un rapide passage dans ma salle de bain me rassura, tout était normal hormis mon regard inquiet.

L’eczéma, par contre, était suffisamment disgracieux pour que je me mette à courir en collant comme en plein hiver. Bizarrement, personne ne me chambra quand j’arrivai ainsi équipé pour la première fois. Je ne vis guère qu’un voile de tristesse dans les yeux des filles, plus sensibles que les garçons à la douleur exsudant des âmes.

Aux problèmes de santé s’ajoutèrent des mouvements d’humeur difficiles à comprendre pour ceux qui connaissaient mon caractère farceur et primesautier. Les autres commençaient à prendre leurs distances.
Courir ne m'était plus une libération et je commençais à avoir des difficultés à suivre le groupe.
Les choses, sans vraiment se détraquer, se mirent à marcher bizarrement. Même mon PC auquel j'étais si attentif donnait des signes étranges de dysfonctionnement.
Mon esprit totalement cartésien refusait de percevoir l’évidence car l’évidence n’était pas acceptable quand elle s’échappait des sentiers du réel. Mon ordinateur, aussi rationnel que moi décida de planter définitivement après une ultime utilisation du programme "Total Abschied Service For U". Une rage aussi subite qu'incompréhensible me poussa à achever la pauvre machine à coups de pied. Cet accès de rage me laissa abasourdi et très mal à l'aise. Je ne me reconnaissais plus. 


L’habitude est ce qu’elle est, elle vous pousse à faire et refaire encore et encore, comme une vague affronterait une falaise de diamant. Ce dimanche, comme à l'accoutumée, je cours avec mes amis. Mes amis… ils m’aimaient mais maintenant, ils n’osent plus me regarder en face. Que voient-t-ils que j’occulte de ma pensée ?

Aujourd’hui, les filles ont omis de m’embrasser, les garçons ont hésité avant de me serrer la main. Le signal de départ est promptement donné et c’est par le mur du Chemin de la Messe que nous attaquons notre entraînement. Suivre les autres devient de plus en plus difficile. Je suis le groupe tant bien que mal mais la descente vers le Vignage se fait cependant assez aisément. Je suis un bon descendeur malgré ce genou qui me tarabuste.

Le Vignage, un rocher quasi vertical caressé par un chemin de chèvres que j’ai si souvent descendu à des vitesses provoquant l’effroi d’autrui. Cette fois-ci, il faut le monter et c’est très dur. D’habitude, le groupe l'escalade en marchant mais aujourd’hui, ils courent. C’est presque surhumain mais ils courent ! Impossible de les suivre.

Quand j’arrive épuisé au sommet du Vignage, je suis seul. Les rochers me présentent leur dentition de squale. Je ne reconnais plus ma Forêt dans ce rictus minéral. Les arbres mêmes semblent tordus et menaçants. Le message m'apparaît enfin.


J’ai maintenant compris et j'effectue péniblement les quelques centaines de mètres qui me séparent du rocher d’escalade.

Je sors mon appareil numérique de sa pochette et le lance avec force vers le bas. Il explose quinze mètres plus bas. Je crois voir comme une fumée blanchâtre s’exhaler des débris du Sony. Non, rien, ce n’est rien. Je fais quelques pas en avant. A ma droite se trouve la cheminée d’escalade qui a fait souffrir tant de trailers lors de la compétition organisée début juin. Je fais encore un pas. Le bout de mes chaussures de trail dépasse du bord, je regarde les rochers aigus qui m’attendent en bas. Ils ne semblent pas si durs, presque accueillants. 

Je reste ainsi longtemps à contempler le vide.



Les séparations sont extraites de tableaux de Francis Bacon. Les photos sont prises aux endroits décrits par l'histoire.

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