mercredi 18 mai 2011

Naguère, des écoles - Episode 10

Lecture


Premier jour de classe, face aux enfants, je fais le traditionnel appel de la cantine. La tête penchée sur ma feuille, je sens confusément qu’il y a quelque chose d'étrange, mais quoi donc ? 

Oui j’y suis... il n’y a aucun bruit. Ce n’est pas normal !

Je lève les yeux et je regarde ma nouvelle classe. Les bras croisés sur leurs tables, ils me regardent sagement avec leur petits visages d’enfants sérieux qui viennent pour la première fois à la grande école.

Ah oui c’est vrai, j’ai changé d’établissement à la faveur d’une suppression de poste et je me suis retrouvé, à l’aube de mes quarante ans, à la tête d’un CP dans le quartier le plus bourgeois d’Alençon.

Je n’ai jamais eu autant de blondinets mais je ne vais pas m’en plaindre, ils sentent bon, sont polis et me font la bise à la sortie des classes.

Le problème ne se situe pas là… En tant que dernier arrivé, on m’a donné le poste le plus exposé : le CP. Et des élèves de CP, j’en avais bien eu deux en classe unique mais je n’avais jamais eu la responsabilité d’avoir à apprendre à lire à une classe entière. De plus, je suis parachuté sur un terrain social plutôt exigeant dans lequel les parents ont une attente précise envers le maître de la classe : les gamins doivent absolument savoir lire à la fin de l’année.

Réunion de début d’année : quand je ne suis pas sûr de moi,  j’applique la meilleure méthode, j’occupe le terrain. Deux heures trente de réunion pour expliquer aux parents ce qu’est une méthode de lecture et comment cela va se passer. Pas le temps pour eux d’en placer une. Si on leur laisse une minute pour s’exprimer, ceux qui n’ont rien à dire trouvent toujours une ou deux choses à exprimer et ça tourne souvent en eau de boudin. Comme je l’ai toujours fait, je marche au bagout et ça me réussit plutôt bien.

« Pas de questions ? »
Là, les parents sont épuisés et ne réagissent plus. Bon, on va parler cinq minutes des autres matières mais en CP, l’important c’est la LECTURE !

Mes rodomontades ne m’exonèrent pas du boulot à effectuer et je m’aperçois qu’apprendre à lire à tout une classe, ce n’est pas vraiment une promenade de santé pour débutant.

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Ma formation à l’Ecole Normale ne va pas beaucoup me servir, comme à l’accoutumée, et l’ambiance pédagogique de l’époque (on est en 1995) n’est toujours pas à la raison.

De savants théoriciens qui n’avaient jamais mouché un mioche avaient décortiqué la façon de lire des enfants et des adultes et en avaient déduit qu’un lecteur ne décomposait pas vraiment ce qu’il lisait mais avalait globalement les mots seuls ou en groupe. A partir de cela, de non moins savants professeurs agrégés avaient développé diverses méthodes toutes aussi intellectuellement séduisantes les unes que les autres.

Dans mon département, on appelait ça la « Méthode Naturelle ». Cela faisait moins peur que « Méthode Globale » et ça avait un petit côté écolo pas déplaisant.

Ma méfiance, naturelle elle aussi, m’avait toujours tenu à distance des grands penseurs de la lecture tels que Jean Foucambert qui disait qu’alphabétiser n’était pas apprendre à lire.

Zut ! Et moi qui avait justement été alphabétisé dans les années soixante, comment allais-je m'y prendre pour en faire des vrais lecteurs de mes petits mignons ?

On allait éviter la méthode bio sans colorant dont j’avais déjà pu voir les ravages dans diverses écoles et adopter une méthode se basant tout bêtement sur l’apprentissage du français. 

C’est ainsi que, pendant que mes élèves apprenaient à lire, j’apprenais enfin ce qu’était la lecture : un mélange complexe d’étude des sons et des graphies, de travail sur la langue et son expression, le tout fortement teinté de psychologie.

Seize ans après, je me rappelle exactement quel fut mon premier vrai lecteur cette année-là. C’était ce grand berlaud émotif de P… qui, du dernier rang de la classe me fit une lecture parfaite en pleine autonomie et compréhension. On était le premier février.

J’écartai les bras avec un grand sourire et lui dis :
« Tu vois, P…, tu sais lire maintenant, tu es un grand. »

Il était rouge vif et arborait une banane jusqu’aux oreilles. Grand, il l’était vraiment, cet échalas. D’ailleurs, je l’ai revu à l’époque où il rentrait en fac et il mesurait pratiquement deux mètres…

Petit à petit, chaque semaine de nouveaux enfants rejoignaient le groupe des lecteurs et, à Pâques, il ne me restait plus que quatre élèves qui avaient encore des difficultés à lire de manière fluide.

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Je me souviens entre autres, de K… dont le père était britannique et qui avait un mal affreux à faire la part des choses entre le Français de Maman et l’Anglais de Papa. J’avais tourné et retourné son cas dans mon esprit et essayé toutes les stratégies auxquelles j’avais pu penser. J’avais, bien sûr, reçu les parents et envoyé le gamin chez une orthophoniste.

Eh bien, je ne sais pas ce qui s’est passé. K… ânonnait encore péniblement des textes simples le 25 avril et le 2 mai, il savait lire de manière fluide en comprenant ce qui était écrit. J'ignore sur quel bouton j’avais appuyé mais ça marchait !

Il y avait aussi le cas de L… qui souffrait de troubles certainement dus à la séparation récente de ses parents. Ce petit bonhomme blond aux yeux marron n’allait pas bien et avait ramé toute l’année mais il avait finalement réussi à apprendre à lire, même si cela était encore un peu hésitant.

C’est peut-être ce petit garçon qui m’a laissé le souvenir le plus marquant quand, le dernier de jour d’école, il s’est amené avec une jolie petite boîte en bois rouge sur laquelle était peint un clown hilare.

Dans cette boîte, j’ai découvert un petit morceau de papier cartonné sur lequel était un mot que l’enfant avait écrit de sa main encore hésitante : 


Pour le maître

Merci de m'avoir appris à écrire et à compter.
Et les mathématiques j'aimais bien les
mathématiques avec les cubes et les ardoises.
Merci de nous avoir emmenés à la forêt et à la ferme.
Maintenant je suis un grand et je sais lire.

au revoir

L...


On ne m'a jamais fait de plus beau cadeau. Voilà pourquoi j'aime toujours mon travail après tant d'années.




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4 commentaires:

  1. Bonjour,

    Lectrice de l'ombre, j'ai découvert votre blog il y a quelques semaines ... Ce billet m'a particulièrement émue. C'est un vrai régal de vous lire!

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  2. Bonjour, je vous ai découvert via les Folies Espagnoles et, faisant un détour, je "tombe" sur vos billets "Naguère, des écoles". Tous les billets sont émouvants et celui-ci en particulier... Merci pour tout ce que vous apportez, donnez, partagez...

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    1. Merci, merci. Je n'ai fait que mon métier.

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